Tessæ : « Saisons » & « Frôler les murs »

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1 avril 2022 par Vincent Mondiot

Comme, j’imagine, un peu tout le monde, j’ai découvert Tessæ (si tu veux savoir comment je fais ce caractère avec autant de maestria, lis les tags de l’article) durant le premier confinement, via Bling, qui est encore aujourd’hui, et d’assez loin, son morceau qui a le plus tourné.
Une chanson aux paroles argotiques et revanchardes, aux arrangements pop et modernes, énergique, un peu énervée, presque rap, et surtout franchement très cool… Mais pas super représentative de la musique de Tessæ dans son ensemble.

Ce qui n’a cependant pas été très grave, dans mon cas, parce qu’elle m’a vite mené à tout de même tenter ses autres titres… Et que je les ai, pour ainsi dire, tous adorés, jusqu’à en faire, depuis presque deux ans, des indéboulonnables de mes playlists YouTube.
Et pourtant, oui, durant ces « presque-deux-ans », à aucun moment il ne m’est venu à l’idée d’acheter ni, surtout, d’écouter de A à Z Saisons, le premier projet de la jeune Marseillaise (« projet », puisque, malgré ses vingt titres, il s’agit plus d’une compilation de morceaux que d’un véritable album pensé comme tel).
Comme le coeur, le cerveau a ses raisons que la raison ignore.
Bon, en vrai, c’est juste que je paressais et que YouTube me suffisait.
J’ai finalement sauté le pas d’écouter Saisons plus d’un an après sa sortie. Et même si, fondamentalement, ça fait de moi une espèce de sombre merde, je ne l’ai pas regretté, et je vous annonce d’entrée de jeu que ledit projet est loin d’avoir vieilli.
Possiblement, c’est même le disque que j’ai préféré depuis le début de cette année 2022.
Non mais ouais, j’en suis même sûr. J’adore ce disque.

Souvent comparée à Billie Eilish, j’avoue que j’ai pour ma part un peu du mal à faire le lien entre Tessæ et cette dernière… Bon, non, en fait je sais : elles sont adolescentes toutes les deux, elles parlent de dépression et d’angoisse, y a un air de famille dans les choix capillaires et vestimentaires, et Tessæ cite Billie dans le suscité Bling. Ca a suffi aux journalistes.
Mais au-delà de ces points communs d’apparence, la musique de Tessæ n’a franchement que très peu à voir avec celle de Billie… A la rigueur, s’il faut vraiment jouer aux comparaisons à la con, j’aurais bien davantage envie de la rapprocher de Jeanne Added, par exemple. Ici aussi, on est sur une maîtrise lyrique impressionnante, souvent syncopée, sur des morceaux aux accents arty et aux ambiances aériennes, et sur des instrus qui ne s’emmerdent pas à choisir entre pop et electro. Le tout, cependant, sans oublier de livrer banger sur banger.

De son côté, Tessæ insiste bien, via ses réseaux sociaux, sur le fait qu’elle ne veut pas être considérée comme une rappeuse… Ce qui, au premier abord, pourrait surprendre, comme précaution, étant donné qu’effectivement, bah, de manière assez évidente, elle ne fait pas du rap.
Sauf que… Elle utilise de l’argot. Elle dit « graille » au lieu de « manger », « milli » au lieu de « million », et si ça n’a plus aujourd’hui valeur de marqueur social dans les conversations quotidiennes, ça reste un truc super rare dans la musique hors-rap. Même des gens comme Angèle, Stromae ou Louane, très marqués « musiques urbaines » à cause des playlists dans lesquelles Spotify et consorts les rangent, ne le font pas tant que ça.
Tessæ, elle, le fait à blinde. Chacun de ses morceaux, jusqu’à leurs titres, exsude une énergie lexicale, une modernité syntaxique, qui sont généralement la chasse gardée du rap. Et, finalement, qu’elle mette ça au service d’une musique pourtant indiscutablement pop n’est pas la moindre des richesses de Saisons.

Mais depuis le début de cet article, je me la joue critique musical sérieux, j’utilise des mots pompeux pour parler de ce disque… Et si je sais pouvoir me le permettre parce qu’on est entre vieux, ici, la vérité, c’est que Saisons et Tessæ ne s’adressent pas réellement à nous.
Ce disque, cette artiste, le futur de sa carrière, s’adressent aux adolescents d’aujourd’hui. Par les thèmes abordés (le féminisme, la dépression, l’angoisse, la peur de l’avenir, la solitude…), par l’âge même de Tessæ, qui a à peine atteint la vingtaine, par ce lexique beaucoup plus rap que pop, par tout l’imaginaire visuel développé à travers les clips et les pochettes, la musique proposée me semble en phase avec la jeunesse de 2022, avec ces lycéens qui vivent sous masques respiratoires depuis deux ans, avec cette génération qui n’a comme perspective d’avenir que la précarité et la crise climatique.
Et franchement, ça me plaît beaucoup de me dire que, peut-être, bientôt, ils feront de Tessæ la star générationnelle qu’elle mérite de devenir. Sa musique, principalement composée par son binôme Sofian El Gharrafi, est d’une richesse rare, d’une profondeur encore tremblante mais déjà abyssale. Suffit d’écouter Ad Vitam, discret sommet du disque selon moi, pour s’en assurer.
Ses titres ont tous les atours de tubes imparables, mais jamais, absolument jamais, ils n’oublient d’être également vibrants d’émotion, et de la vérité fragile d’une post-ado qui regarde vers demain avec un mélange de confiance et d’appréhension.
Comme tous ceux qu’elle représentera bientôt. Comme toute sa génération.
Pour de vrai, ça défonce, Saisons.

Si tu veux choper le disque en physique, ça se passe ici, et a priori, le premier vrai album de Tessæ est prévu pour ces prochains mois. J’ai trente-huit ans, mais j’ai quand même hâte, perso. Musicalement, rien d’autre ne m’excite comme ça, actuellement.

Et sinon, sujet connexe que je suis obligé d’aborder en tant qu’auteur de Rattrapage (toujours disponible chez Actes Sud Junior, à un prix d’une impudique modicité) : Tessæ a accompagné la sortie de Saisons, son premier disque, de celle de Frôler les murs, son premier livre !
Il ne s’agit pas d’un roman, mais d’un témoignage d’à peu près cent cinquante pages, durant lesquelles Tessæ essaie de poser les mots, de dessiner les contours d’une phobie scolaire qui l’a poursuivie depuis presque toujours, et l’a poussée pendant des années à s’isoler, s’enfermer en elle-même pour éviter de se confronter à des situations qu’elle ne parvenait pas à gérer.
Ca parle harcèlement, sexisme, rapport aux réseaux sociaux… Le tout sans vérité absolue ni envie de faire la morale. Tessæ rappelle en permanence, par son écriture, son point de vue ancré dans le sol, que sa vérité n’est que ça, la sienne, et qu’il appartient à chacun de l’investir ou non.

S’il n’y a pas ici de véritable volonté littéraire, l’écriture est cependant fluide, et surtout imprégnée d’une empathie et d’une bienveillance qui font énormément de bien en ces temps où la gentillesse et la volonté de comprendre l’autre passent trop souvent pour de la faiblesse.
Frôler les murs se veut une main tendue vers celles et ceux qui, comme son autrice, peinent à avancer sans baisser la tête pour demander pardon à l’existence.
« C’est pour nos petits qui font des crises d’angoisse », comme disait Columbine.
J’espère que ce témoignage trouvera les lecteurs qu’il mérite. Les lecteurs qu’il pourra aider et rassurer en leur faisant savoir qu’ils ne sont pas seuls.
Et, bonus non négligeable : Frôler les murs peut tout à fait s’envisager, également, comme un ensemble de notes explicatives afin de mieux comprendre les paroles, souvent cryptiques, de Saisons.
Pour choper le livre, faut prendre le même chemin que pour choper le disque.

Amour et paix sur vous, toujours.

Premier extrait de l’album à venir.

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Une réflexion sur “Tessæ : « Saisons » & « Frôler les murs »

  1. […] jamais osé lancer du punk, du PNL ou de la dungeon synth, mais je fais régulièrement tourner du Tessæ, du Marina and The Diamonds, des choses comme ça. Des artistes que j’aime, mais qui passent […]

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