Billie Eilish : « WHEN WE ALL FALL ASLEEP, WHERE DO WE GO? »

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26 avril 2019 par Vincent

   Si, après les avoir aimées d’amour, je suis en train de me détourner de Billie Eilish et de sa musique, je crois sincèrement que c’est à cause de sa collection de baskets.
La phrase précédente est clairement destinée à draguer les lecteurs. Le click bait est haut dans cet article.
Passons tout de même aux choses sérieuses, et profitons de son premier album, WHEN WE ALL FALL ASLEEP, WHERE DO WE GO? (tout en majuscules, pour cause de pourquoi pas) pour parler du phénomène Billie Eilish et de ce qu’il représente.

   Je ne sais pas si je dois te mépriser, lecteur, au point de t’expliquer qui est Billie Eilish… Mais dans le doute, quand même, tu sauras m’excuser, je vais faire un rapide rappel des faits, juste pour qu’on parte sur de bonnes bases, toi et moi.
Billie Eilish est donc une Californienne de dix-sept années qui, depuis deux ans, fait parler d’elle sur internet grâce aux chansons qu’elle compose avec son frère. Si elle est très proche de plusieurs mecs impliqués dans la scène rap soundcloud, elle donne cependant dans une pop intimiste plus traditionnelle, à base de piano, de beats hip-hop, d’arrangements électroniques et de « oh la jolie voix ». Elle s’est fait connaître en bonne partie par sa suractivité sur les réseaux sociaux, Instagram en tête, et par son look ultra étudié, qui repose principalement sur des teintures capillaires, une surabondance de bijoux débiles et des vêtements Louis Vuitton XXXXL aux couleurs criardes.
En deux ans, cette lycéenne est passée de « rien » à « giga star internationale » grâce à tous ces éléments, à des clips ultra léchés, et à, quand même, des titres réellement bons.
Donc, forcément, on attendait grave l’album.
Et il se trouve qu’en vrai, bah il est un peu tout pourri.

   Que ce soit clair : jusqu’ici, vraiment, j’adorais Billie Eilish. Il y avait un truc qui me parlait profondément, chez cette gamine hystérique qui lit des mangas et des poèmes gothiques, ne parle que de suicide dans ses chansons mais passe son temps à faire des blagues sur Instagram, et me semble refléter assez fidèlement et innocemment une partie de la jeunesse occidentale de 2019. Son désespoir existentiel, son rapport aux drogues, à la mort, son obsession pour son image publique, son envie de succès, d’exister par le regard des autres, sa colère dépressive, tout ça, c’est des sujets qui ont été débattus et rebattus dans tous les sens, mais qui me semblent être parfaitement incarnés et magnifiés par Billie Eilish.
Sans compter, encore une fois, que les morceaux qui existaient déjà avant WWAFA,WDWG? étaient super bien. you should see me in a crown, when the party’s over ou bury a friend (tous les morceaux sont sans la moindre majuscule, pour cause de pourquoi pas), franchement, c’est de l’excellente pop, moderne et personnelle, qui réussit à être grand public sans pourtant ressembler à quoi que ce soit d’autre. Composer des trucs comme ça à dix-sept ans, même avec une armée de producteurs pour t’aider, ça inspire le respect.
Bref, j’avais vraiment très envie d’aimer cette fille et sa musique. Il y a chez elle quelque chose d’iconique, de symbolique, et je ressentais l’envie de l’adopter, de m’en faire adopter, de me reconnaître dans le mouvement qu’elle est.

   Tout ça m’a poussé, lors des premiers jours de l’album, à me convaincre que je le trouvais bien. A me dire que, bon, d’accord, il n’était pas aussi parfait et immédiat que je l’aurais voulu, mais quand même, pour un premier disque, et à cet âge, et ceci, et cela, et en fait non ça va il est bien.
Mais non, il n’est pas bien, non. Il a fallu que quelques semaines se passent et que je réalise que je ne l’écoutais déjà plus, pour accepter cette évidence : WWAFA,WDWG? est un mauvais disque, plein jusqu’à la gueule de remplissage inutile.
Les seuls titres qui en survivent sont, justement, les quelques singles sortis l’année dernière et qu’on connaît tous par coeur depuis des mois, et une ou deux tentatives sonores qui sont plus intéressantes pour leur côté expérimental que réellement en tant que chansons (je pense principalement à xanny et son over-saturation, et ilomilo qui semble avoir été enregistrée sous l’eau). Mais une fois ces cinq six titres mis de côté, hé bien, il nous reste une dizaine de chansons dont il n’y a rien à retenir, rien à retirer. Une dizaine de brouillons sans intérêt, que personne n’aura jamais comme chanson favorite, que personne ne mettra dans aucune soirée, dont personne ne se souviendra dans dix ans, dans deux ans, dans trois mois. Une dizaine de répétitions des mêmes thèmes, des mêmes lignes de chants, des mêmes attitudes, des mêmes images, jusqu’à la nausée.
Ce n’est que son premier album, et pourtant, le personnage Billie Eilish est déjà fatigué.

   Et justement, je crois que s’il est fatigué, c’est parce qu’il s’agit d’un personnage. On en revient à sa collection de baskets (le click bait n’était pas complètement artificiel, au final).
Sur chacune des photos Instagram que Billie Eilish poste quasi-quotidiennement, elle est toujours habillée de vêtements surréalistes, qui doivent coûter une blinde. Très bien, rien de nouveau sous le soleil, c’est une star de la pop, on connaît. Mais j’y avais jamais réfléchi avant, en fait… Ca m’a frappé en regardant plusieurs des nombreuses interviews qu’elle a faites ces dernières semaines pour accompagner l’album et sa tournée mondiale. Dans chaque vidéo, dans chaque photo, à chaque apparition, Billie porte des fringues différentes. Des baskets différentes. Et j’ai eu cette vision bizarre : un caisson entier, rempli d’une centaine de paires de baskets, qui la suivait dans tous les pays qu’elle traversait afin qu’elle puisse changer de pompes à chaque sortie de sa chambre d’hôtel. Et cette image grotesque, qui doit pourtant correspondre à la réalité, m’a fait un peu moins l’aimer. Tu ne peux pas te donner l’image d’une adolescente « comme les autres » et en même temps changer de baskets sur chaque photo. La réalité pragmatique que ça recouvre fout en l’air, au moins à mes yeux, la sincérité de tout le reste.

   Ce que vend Billie Eilish, ce qu’elle est, en termes commerciaux, ce n’est pas une chanteuse, en fait : c’est un package. Elle vend autant son look que sa musique, son imagerie que sa personnalité. C’est une machine à produits dérivés, un click bait, justement, destiné à nous faire regarder les gigallions d’interviews trop lol auxquelles elle a participé. Billie Eilish, actuellement, a bien plus de fans grâce à son compte Instagram que grâce à son album, c’est une évidence qui crève les yeux.
Et c’est, également, probablement la raison pour laquelle son disque est chiant. Il n’est pas sincère, nécessaire. Il est juste le pivot central permettant au personnage commercial d’exister. C’est une justification au reste.

   Ca me fait penser à un autre artiste que pourtant j’adore : Booba. Lui aussi, aujourd’hui, est bien plus un homme d’affaires qu’un rappeur. Booba en 2019, c’est surtout la radio OKLM, le whisky D.U.C., les clashs avec Kaaris, les interviews chez Hanouna et les showcases en boîtes de nuit. Ses albums, eux, depuis au moins trois disques, ne servent plus qu’à soutenir le reste. Billie Eilish comme lui sont obligés de sortir de la musique, pour éviter qu’on commence à interroger les raisons de leur notoriété, mais fondamentalement, ce n’est pas, ou plus, ce qui constitue le coeur de leur activité. C’est juste un prétexte pour être rangés dans une autre catégorie de célébrités que les Kardashian.

   Pourtant, je reste quand même aux aguets sur la suite de la carrière de Billie. Parce que derrière tout ça, derrière ce personnage, ce caisson de baskets qui la suit comme une ombre, derrière cet album creux qui n’a d’autre but que de justifier le reste, je me souviens de mes premières émotions en l’écoutant. Je me souviens de certaines de ses paroles, de ce qu’elle dit parfois de l’espoir, de la mort. Il y a son rire débile qui ne semble pas toujours complètement faux. Il y a des titres comme bury a friend ou you should see me in a crown.
Je crois que, si un jour elle arrive à ne plus être un personnage commercial, la vraie Billie Eilish aurait de nouveau des trucs intéressants à dire. Mais est-ce que ça arrivera ? Pourquoi mettre fin à une existence qui lui fait faire le tour du monde suivie par un caisson de baskets, hein ? Pourquoi décevoir les millions de fans adolescents qui sont tout à fait satisfaits du produit purement commercial qu’elle a accepté d’être ? Ce sera à elle de trouver ou non des raisons à ça. En attendant, son album est mauvais, mais j’attends le suivant quand même… Tout en me disant que, peut-être, en 2019, à l’ère d’Instagram et de Spotify, il n’est plus tout à fait possible d’être à la fois grand public et intéressant.
Cela dit, demain on va parler d’un autre disque qui va nous rassurer, à ce propos… Gardons espoir. Pour la musique en général comme pour la musique de Billie Eilish. Tout n’est qu’une question de choix. Quand on dors, on va où l’on veut.

P.S. : il se peut que la dimension négative de cette critique soit en bonne partie due au fait que le téléchargement de WWAFA,WDWG? m’a valu ma première mise en garde Hadopi.

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Une réflexion sur “Billie Eilish : « WHEN WE ALL FALL ASLEEP, WHERE DO WE GO? »

  1. kPt3r dit :

    Cette fille porte (parmi ses 100.000 paires de baskets) des Osiris D3 black/charcoal de 2001 (toute ma jeunesse). Elle a mon respect éternel, peu importe la qualité de sa production musicale.

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