Mélanie Fazi : « Nous qui n’existons pas »

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26 septembre 2018 par Vincent

Mélanie Fazi Nous qui n'existons pas   Il y a maintenant une dizaine d’années, ce qui allait un jour devenir Les Mondes-miroirs s’appelait Les Chimères de Mirinar, et était un site internet que je venais de lancer avec deux amis. Pour en faire la promotion, nous écumions ce que la France comptait en salons de fantasy. Outre y avoir découvert l’existence de toute une frange de la population qui passait ses week-ends à enfiler des oreilles d’elfe et à écouter des concerts de harpe médiévale dans des lieux improbables, nous avons surtout, salon après salon, insuccès après insuccès, senti s’émousser notre motivation, s’éroder notre envie.
Petit à petit, d’abord sans s’en rendre compte, puis finalement consciemment, nous avons mis fin au projet des Chimères de Mirinar, et nous sommes chacun partis dans des directions différentes pour s’atteler à d’autres envies artistiques, à l’exploration de territoires nouveaux.
Mais reste qu’à l’époque, ce premier contact avec le monde de la fantasy a été, pour moi, également mon premier contact avec le monde de la littérature, tout court. Un premier contact assez spécifique, j’en conviens, mais comme toutes premières fois, il a laissé des traces indélébiles dans ma tête, et influence encore aujourd’hui la façon dont je perçois la littérature contemporaine et le monde de l’édition. Je sais ce qu’est un micro-éditeur, je continue parfois à involontairement me dire qu’un tirage de trois cents exemplaires, c’est pas si mal, Elbakin est pour moi un site majeur en France, et placer une nouvelle dans l’anthologie confidentielle d’un éditeur inconnu reste à mes yeux une petite victoire qui n’a rien de négligeable.
Et, également, je continue à tenir Mélanie Fazi pour une énorme star.

   Entendons-nous bien : Mélanie Fazi est effectivement une figure importante dans le monde de la littérature « de genre » française. Elle est l’une des rares autrices de fantastique que nous ayons, dans un paysage très majoritairement dominé par la fantasy et la S-F. Et, surtout, elle est une autrice extrêmement talentueuse ; ses recueils Serpentine et Notre-Dame-aux-Ecailles sont probablement les meilleures portes d’entrée pour découvrir son oeuvre.
Mais dans le même temps, si Mélanie Fazi était, au moment où je découvrais cet univers, la star montante du milieu, elle a depuis presque complètement arrêté ses activités d’écrivaine, pour se concentrer sur la traduction et le journalisme (elle est notamment l’une des créatrices du podcast Procrastination, dont j’avais parlé il y a quelques temps). Je ne sais pas si, pour quelqu’un qui découvrirait aujourd’hui ce pan de la littérature française contemporaine, Mélanie Fazi apparaîtrait comme aussi incontournable qu’elle ne l’avait été à mes yeux en 2010. J’en doute. Les années s’empilent, les livres aussi, et les noms se passent le témoin jour après jour, titre après titre. Si on oublie peut-être moins en littérature qu’en musique, les marées se succèdent quand même, et estompent pas mal des traces laissées sur la plage. Nous sommes en 2018, et si tu n’as pas le hashtag qui va bien, tu ferais mieux de rester chez toi.
Pourtant, lorsqu’il y a quelques mois elle a annoncé la sortie prochaine d’un nouveau livre, je n’ai pas été le seul à dresser l’oreille (oreille qui était définitivement humaine, je jure n’avoir jamais possédé d’oreilles d’elfe en plastique). Mélanie Fazi revenait aux affaires, et dans le monde de la SFFF française, ça avait une gueule de petit évènement, même en 2018 et sans hashtag.
Son retour, cependant, n’était pas celui auquel on pouvait s’attendre : Nous qui n’existons pas n’est ni un recueil de nouvelles ni un roman, mais plutôt un témoignage, à mi-chemin de l’essai sociologique et de l’autobiographie.
Ce qui ne l’empêche pas d’être un ouvrage discrètement important, tant dans la carrière de Mélanie Fazi que dans ce que peut être la littérature française en 2018.

   Ce livre d’une centaine de pages est en effet la version longue d’un article de blog écrit l’année dernière, intitulé Vivre sans étiquette. Un article dans lequel Mélanie Fazi témoignait pour la première fois de son rapport particulier à l’idée de couple, à la solitude, aux relations intimes telles qu’on se les représentent généralement. Pour faire un résumé très simpliste et grossier de son propos, Mélanie expliquait qu’elle n’avait jamais ressenti le moindre début d’élan amoureux sincère, et que plus le temps passe, plus elle se rend compte qu’en réalité, elle n’avait tout simplement pas envie de quelqu’un d’autre dans sa vie, que ce soit pour dix ans ou pour une nuit.
C’était un témoignage parfaitement mis en mots, mais qui restait en surface, mécaniquement, du fait de sa nature d’article de blog destiné à être lu en dix minutes en buvant son café du matin. Développé dans les pages de Nous qui n’existons pas, le propos dispose désormais de l’espace et du temps nécessaires pour explorer l’idée jusqu’au fond du lac.

   Il ne faut cependant pas se tromper, je pense, en se lançant dans sa lecture, sur ce qu’est et reste ce texte : avant tout un témoignage individuel, extrêmement intime. La parole d’une femme précise, qui nous explique son parcours d’humaine comme d’artiste, et la place qu’a pu prendre, au fil du temps, cette différence sans contours clairs qu’elle sentait entre elle et le reste du monde.
S’il est très probable que chacun y reconnaîtra une partie de ses propres démons, ceux qui sont décrits dans ce livre sont bien ceux de Mélanie, les siens seuls. A aucun moment, si ce n’est peut-être dans son titre au pluriel, Nous qui n’existons pas ne se présente comme un manifeste ou un discours fédérateur théorique. Il appartiendra à chacun d’y trouver ou non quelque chose faisant écho à ses propres ombres intimes.
C’est d’ailleurs là, me semble-t-il, l’objectif que Mélanie s’était donné dans ce livre : réussir, enfin, à nommer ses démons, à en dessiner plus nettement les silhouettes, pour mieux être capable de les prendre en compte et de leur tenir tête, de les dompter. Ce livre est un chemin d’honnêteté, de franchise vis-à-vis d’elle-même. Ne plus se forcer à vouloir être ce que l’on n’est pas, et apprendre à aimer ce que l’on est.

   « Devant la chaleur des réactions, mon texte à peine publié m’apparaissait déjà comme obsolète. C’était ça, le monstre qui me hantait, cette chose minuscule qu’il avait suffi de réduire à quelques phrases ? Depuis tout ce temps, ce n’était que ça ? », dit-elle à propos des réactions qu’a suscité son article initial.
Ouais. J’imagine que c’est souvent ça. Que la plupart du temps, nos tourments et nos hantises, ces ombres qui nous empêchent de dormir, perdent tout pouvoir et toute importance lorsqu’elles sont mises en pleine lumière.
Nous avons tous nos fantômes, nos différences, nous nous sentons tous cernés par des gouffres sans fond qui semblent nous séparer irrémédiablement du reste du monde. Mais en réalité, bien souvent, il suffit de leur donner des noms, d’en parler à voix haute, pour leur retirer tout pouvoir et leur passer une laisse afin de les apprivoiser. Les gens qui nous entourent sont parfois bienveillants, capables d’entendre et d’accepter ce que nous sommes.

   Je partage moi-même quelques démons avec Mélanie : un intérêt pour le sexe que j’ai toujours senti en-deça de ce qu’il « devrait être pour un homme ». Un manque d’élan vers l’idée de couple. Un rapport presque amoureux, vital, à la solitude. Une volonté de garder ma vie sociale assez calme et maîtrisée.
Mais tous mes démons ne sont pas les siens, et tous ses démons ne sont pas les miens. Même ceux d’entre eux qui se ressemblent ne portent pas exactement les mêmes noms.
Pourtant, ce livre m’a énormément parlé, et je pense qu’il parlera tout autant à beaucoup, beaucoup de lectrices et de lecteurs. Peut-être, justement, parce qu’il est intime, individuel. Après tout, c’est aussi comme ça que fonctionnent les romans, non ? En nous parlant de personnages précis, d’individus nommés, ils nous offrent des miroirs et des caisses de résonance pour nous comprendre nous-mêmes un peu mieux. Ca a toujours été la raison d’être de la fiction. Ecrire le spécifique pour parler du général.
Peut-être que finalement, si, avec Nous qui n’existons pas, Mélanie Fazi est, involontairement, revenue au roman.
Elle est en tout cas revenue à la littérature. Et le Vincent de 2010 en est aussi heureux que le Vincent de 2018.

   Le livre sort dans quelques jours chez Dystopia Workshop, d’abord en version physique, puis, d’ici quelques temps, en électronique.

   Je te laisse avec un bonus stage connexe, à savoir la dernière vidéo en date de Mardi Noir, une chaîne YouTube que j’aime beaucoup.
Paix à tous, quelles que soient vos spécificités et vos généralités. Essayons d’aller mieux.

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