Interview : Florian, de Lueur Trouble

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22 février 2022 par Vincent Mondiot

C’est marrant, les réseaux sociaux : Florian, par exemple, c’est un mec que je n’ai absolument jamais rencontré, j’ignore même exactement comment nos chemins virtuels se sont initialement croisés, et pourtant, ça fait maintenant des années qu’on discute de temps en temps sur Facebook, qu’on commente les publications de l’un ou de l’autre… J’avais même déjà parlé de l’une de ses précédentes formations musicales, il y a quelques années. Donc oui, plus on vieillit plus on grogne à leurs sujets, mais les réseaux sociaux, parfois, c’est pas si mal.
Il y a quelques mois, via ces derniers et suite à une discussion concernant Stephen King, Florian m’avait secrètement passé son dernier album en date, alors encore sans titre, en me disant qu’il y voyait un lien avec La Tour Sombre, du suscité King. Il m’avait aussi dit de ne pas en parler pour le moment, parce qu’il ne savait pas trop quand le disque sortirait, ni même si il sortirait.
Donc, seul de mon côté, moi, ça fait pas loin d’un an, je crois, que j’écoute les huit morceaux de ce qui s’appelle finalement Épitaphe. Huit morceaux instrumentaux, ou presque, qui ont tourné de nombreuses fois tandis que j’écrivais les romans de Colonie Kitej ou que je ravivais les braises des Mondes-miroirs. Huit morceaux qui, écoute après écoute, mois après mois, ont fini par devenir des classiques de mes playlists d’écriture, des paysages instrumentaux que je connais désormais très bien, mais que je sais être l’un des seuls au monde dans ce cas.
Sauf que maintenant, ça y est : le disque sort enfin, pour de vrai.
Et donc, il est l’heure pour vous de me rejoindre là-bas. Les plaines y sont un peu désolées, les bois venteux, mais les aurores sublimes.
Pour vous servir de guide, Florian a accepté de répondre à mes questions.
Il avait beaucoup à dire, mais c’est une bonne chose : vous avez ainsi beaucoup à lire.

Détail marrant : parfois, les fautes d’orthographe, c’est utile. Dans ses réponses, Florian a écrit le mot « résonance » avec deux N, « résonnance ». Le correcteur orthographique de WordPress m’a ainsi permis de voir qu’il l’utilisait souvent. Assez, peut-être, pour en faire le maître-mot de son disque.

Un truc qui m’a toujours interpellé, en tant que non musicien, c’est la difficulté de donner un « nom de projet », en plus d’un nom d’album, à des projets solo. Quelle différence fais-tu entre toi-même, Florian, d’un côté, et Lueur Trouble de l’autre ? Et, également, quelle différence fais-tu entre Lueur Trouble, le projet, et Épitaphe, l’album ?

Si tu savais comme je me casse la tête là-dessus ! T’as bien raison d’en parler.
Les noms de groupes c’est la guerre. Quand j’étais ado, on montait des groupes de metal, et on cherchait le nom le plus badass. Genre Beyond The Gates Of Hell, des trucs dans le genre. Bien sûr, y avait déjà dix autres groupes avec.
Y a aussi eu la vague des noms sans aucun sens. Tellement prise de tête que certains ont nommé leurs projets à l’arrache, s’attachant plus au contenu. On se souvient de tous ces groupes avec des noms communs, ça a fini par ressembler à l’abécédaire de Balthazar ou à un catalogue Ikea, mais l’idée initiale était excellente.
De mon côté j’aime que tout ait un sens, ça m’aide à combattre mon nihilisme latent.
C’est un sujet sur lequel on pourrait débattre longtemps en vrai. Je me pose la même question à l’envers, comment fais-tu pour garder ton nom quand tu crées de la fiction ?
Au départ je voulais l’appeler Lueur Morte à cause de tu sais qui et dont on va parler plus bas. Mais bon faut pas abuser, et puis j’avais pas envie d’avoir un avocat américain sur le dos qui me demande une fortune si jamais je venais à vendre cent copies.
Au final, me fallait un nom qui puisse définir une ligne claire, un champ de possibles pour les années à venir. C’est donc une facette de mon expression, et clairement c’est comme un morceau de soi. Quand je compose un riff, s’il est trop americana, il va dans le dossier Psoma (dont je parlerai plus tard cette année), si trop rock il va dans 13 Dead Trees, etc.
Pour Lueur Trouble, je dois sentir une couleur, et un certain discours dans la mélodie. C’est uniquement sensoriel tout ça en fait, ce sont des raisons souvent inintelligibles qui se limitent au ressenti. C’est là aussi la beauté dans l’art, pouvoir se fier à d’autres ressorts que ceux dont on a besoin pour survivre dans notre monde (la prévention du risque, le calcul).
Lueur Trouble sert donc une facette de ma sensibilité générale.
L’album Épitaphe s’inscrit comme acte inaugural bien que le nom annonce la fin. Mais justement, c’est ce que cette épreuve de vie m’a fait comprendre. On ne fait rien naître sans souffrance, sans accepter de perdre quelque chose en échange. Tout ce qu’on fait de valable est au prix des efforts que l’on veut bien consentir. Je te parle pas des résultats, des succès après et tout. On sait toi et moi que tout est biaisé. C’est un jeu capitaliste où la roulette russe a chargé le barillet à fond. Y a de la place que là où il y a beaucoup d’argent.
Je te parle de ce qui te fais aussi écrire. Le besoin de réaliser quelque chose plutôt que de ne rien faire. Pendant ce temps on pourrait vendre des actions mais on préfère plonger dans ce gouffre, espérer en remonter ce qu’on voit au fond.
Épitaphe est donc un acte de naissance qui musicalement présente bien ce qui viendra ensuite. Le panel musical pour exprimer des émotions est énorme, je les vois comme les genres en cinéma. Dans Épitaphe il y a déjà quasiment tout de façon embryonnaire. Le début contient la fin, comme dans notre ADN qui dès la première division cellulaire inscrit le programme de notre mort.
Le côté western, les tonalités blues, des aspects médiévaux, un son qui tire vers l’indie rock, Épitaphe annonce ce qu’il engendre.

Ton album, principalement instrumental, est centré autour du thème du deuil, via l’organisation de la tracklist et, surtout, via les textes et poèmes du livret. Mais, également, tu y parles beaucoup, de manière parfois explicite, de la période un peu pré-apocalyptique qu’on est en train de vivre, et tu lies les deux, notamment autour des idées de famille, de parentalité, de se projeter ou non dans un lendemain… De quelle façon ces thèmes sont connectés, selon toi ?

On est toujours en résonance avec le monde et même quand on croît y être imperméable, son influence rejaillit à travers nous. C’est la médiation de l’art.
Par exemple dans les grandes œuvres mégalo, Tommy de The Who (le meilleur groupe du monde, le meilleur concept album aussi) ou le The Wall de Roger Waters (Pink Floyd n’y étant qu’un backing band, j’aime pas la prod et la moitié de l’album est à jeter, l’autre est géniale mais bon, j’aime pas l’avouer), on sent la tension du monde à travers la personne. Le messie du premier personnifie les attentes démentielles envers la rockstar, tandis que l’autre l’exprime à l’envers, en thématisant son enfermement. Les deux montrent que le monde nous traverse, nous questionne, et qu’en plus l’histoire est prise de hoquet en se répétant à l’infini.
Quand j’ai commencé à écrire Épitaphe, je ne me sentais pas bien, alors que tout roulait. Mes parents étaient en vie, je changeais de métier pour réaliser un vieux rêve qui tourna au cauchemar.
En bref, j’ai presque envie de parler de Jung ici. J’ai composé le premier titre, Harassés, sans réelle raison, mais quelque chose ne tournait pas rond. Je disais à Leeloo un soir, en rentrant de chez mes parents, « ils ne passeront pas l’année ». C’était vrai.
Le monde doit nous envoyer des signes que nous percevons à un niveau de conscience qu’on a du mal à décoder.
Dans la conception, le premier morceau est anachronique et pourtant il représente parfaitement le départ. Ensuite mes parents sont décédés, j’ai sombré, puis démissionné. Bref, tout a foiré. Là j’ai composé la suite et puis le covid est arrivé, le confinement, etc. Du coup, plus qu’une résonance, j’ai l’impression d’avoir vécu dans un écho du temps.
Au final, j’ai l’impression d’avoir vécu les choses en trois situations : la première quand ma famille s’est disloquée, ensuite moi, puis le monde, comme un chapelet de catastrophe.
Il fallait donc reconstruire tout dans l’ordre.
Les thèmes se connectent dans nos propres connections au monde. Le monde intérieur, le monde proche (famille, amis, animaux) et le monde extérieur. Tout nous traverse, nous avons tant de rôles et les divers aspects de notre existence au monde les affectent. Au fond nous ne sommes pas que ce que nous croyons être. Nous sommes aussi ce que nous voulons bien laisser montrer, nous sommes aussi ce qui est perçu par les autres, et notre fameuse et trouble identité est un ajustement dynamique entre les trois (et plein d’autres variables, je te renvoie vers Ce que l’identité n’est pas de Nathalie Heinlich). Rajoute à cela un monde qui se cherche, un passé qu’on trafique pour répondre aux besoins du présent (les identitaires sont spécialistes dans la discipline) et tu as un étrange continuum entre l’intérieur et l’extérieur, une impression de redondance qu’il nous appartient aussi de changer. C’est un processus.

Je reviens sur la nature quasi uniquement instrumentale du disque, et sur le fait qu’il s’agisse d’un album concept, qui conjugue la musique d’un côté et des textes écrits de l’autre. Quelle est la façon dont tu aimerais qu’on écoute ce disque ? En lisant les textes en même temps ?

Les deux se nourrissent, mais je conseillerais de l’écouter sans mot en premier lieu. Car l’album raconte justement le retour du langage. Les notes m’ont servi à dire ce que je n’arrivais plus à prononcer, dans la sidération de la dépression. C’est la première fois que j’ai compris la chance que j’avais d’avoir pu développer la musique comme moyen d’expression, de lien au monde.
Généralement en France, la musique instrumentale moderne (je précise car la musique classique, terme vraiment grossier dont on se sert dès qu’il s’agit de musique avant l’ère des micros, ne souffrait pas de cette dichotomie dans ses présentations) est illustrative quand elle accompagne textes et images. Je souhaitais cette fois-ci faire l’inverse. Que les textes soient les illustrations de la musique, que la musique soit les images. Le reste, c’est l’imagination de chacun qui le fera.
Aussi, ces textes sont super importants. Du moins, ceux qui illustrent les morceaux.
Les autres, ceux que j’ai écrits comme des épitaphes, sont vraiment annexes. Je les ai écrits pour le plaisir d’écrire. Ils peuvent être lus comme un complément à l’album, comme un univers de pensée au moment de la composition.
Une première écoute de l’album seul c’est bien pour suivre ses ressentis, les laisser s’exprimer. Dans l’idéal j’aimerais que ce disque soit la B.O. des émotions des personnes qui l’écouteront.
Elles pourraient ensuite réécouter les morceaux en lisant les textes, pour voir où d’autres se sont laissés porter par la musique. Elles pourraient aussi lire les textes seuls, car ils sont de par leur développement potentiellement autonomes.
Prochainement, si je mets cet album sur YouTube (pour ceux qui écoutent par ce média, bien que j’aie des doutes sur la pertinence), je mettrais les textes sous forme de lyrics videos, comme on dit, selon un rythme bien défini. Pour faire coller la lecture et la musique.
C’est une bonne façon de découvrir, peut-être.

Les textes en question, justement, ont en partie été écrits par des amis à toi. Comment les as-tu intégrés au projet ? De quelle façon s’est passée la collaboration ?

C’était pendant le premier confinement. Avec Leeloo (la force avec qui j’ai la chance de partager ma vie) et nos enfants on se promenait beaucoup. Tout était en pause, on partait avec cinq attestations et on parlait. J’étais en plein dans le cœur de la dépression, je commençais seulement à me dire que cet album allait exister, il me restait encore du boulot dessus mais un truc me faisait tiquer. Je viens du soin, et la relation d’aide est au cœur de mon métier. Toute personne qui souffre devient par essence axée sur elle-même, centrée, et veut sortir de ce cercle qui la ronge avant que ça ne devienne une partie de son identité.
Je venais d’écouter des disques de Nick Cave, Skeleton Tree (loin de moi l’idée de vouloir m’y comparer), et j’ai eu un sentiment de gêne. L’impression d’entrer chez quelqu’un qui vit seul sa souffrance. Un sentiment d’impudeur en fait. Je n’écoute jamais cet album, c’est celui d’un type qui souffre seul et qui rumine (du moins c’est le ressenti que j’ai eu à ce moment).
Et je voulais que mon album soit tout sauf ça. Qu’au contraire, il puisse créer un lien, parce qu’on va tous passer par ces étapes, pour les autres et nous-mêmes.
Il fallait donc des autres. J’ai mariné mon truc, je discutais pas mal avec des gens sur Facebook, et j’en ai choisi quelques-uns parmi eux pour qui ça avait du sens.
Je ne vais pas raconter leur histoire, mais Alex Yamo, Mag Chinaski, Christelle Amoussou et Florian Schall ont passé aussi de sales moments. Je leur ai fait écouter l’album (qui n’était qu’une démo) et demandé s’ils pouvaient illustrer un morceau avec lequel ils/elles se sentiraient en résonance.
L’idée était de désenclaver le disque de moi, parce que quand tu souffres c’est souvent je, moi et moi-même. Or, on a besoin de voir qu’on y passe tous, et qu’ensemble c’est moins dur. Ils ont donc en quelque sorte sorti le propos pour l’amener vers tous, permis à chacun de se l’approprier.
Il fallait un lien humain dans l’épreuve, le fameux « vide qui lie » qui rend l’Hypérion de Dan Simmons incroyable (en dehors des millions de raisons qui font de ce livre une sommité). Ils se sont tous approprié le propos, ça a été super touchant et même si c’était pas le but, ça a agi sur moi comme une thérapie de groupe !
Ils ont en plus cherché un style qui entre en résonance avec les notes. Chacun a donné une part de soi et offert à cet album une lecture ouverte.
C’était important pour moi de les avoir, ces personnes que j’admire pour leurs combats, leur vitalité, pour s’être relevé ou réessayer à chaque fois. Elles ont toutes quelque chose : Alex peint des tableaux dingues et a une connaissance littéraire qui l’est tout autant, Mag est une passeuse de lumière que j’espère lire un jour dans un livre en son nom, Christelle est une force vitale derrière un des meilleurs labels que la France compte (sans le savoir assez, le fameux mal français) et j’adore sa façon d’être, et Florian, que je n’ai pas besoin de te présenter, est un hyperproductif qui œuvre pour la musique et les gens derrière (il m’a beaucoup aidé pour ce disque) tout en continuant sa quête personnelle. On était en résonance assez forte à ce moment, dans nos fameuses quêtes justement. Et puis aussi, leurs couples m’inspirent, j’aime beaucoup ces forces qui se nourrissent. Pour moi c’est hyper important, car les coulisses ce sont ces moments de doutes, de faiblesse, ou l’Autre devient ton tremplin.
On aura tous des deuils, c’est un angle mort de notre éducation. On apprend pas aux enfants à relativiser nos existences, ils sont si importants à nos yeux qu’on les aide à grandir dans l’angoisse au final. Gavés de cette forme d’amour, ils finissent par se sentir immortels à travers nos yeux, et vive les dégâts après.
Après, qui a envie de dire à ses gamins « bon on en profite, t’as pas longtemps devant toi ». Pourtant il faut le faire, avec pédagogie, en se faisant violence parfois.
Avec mes gamins, on en parle quand on se promène, et des fois le petit me dit « c’est génial, plus tard je serai dans la terre, puis dans le lapin, puis dans la renard et dans un autre humain ».

J’ignore qui est l’auteur de ce pixel art, mais il défonce.

En privé, tu m’avais dit que la saga de La Tour sombre, de Stephen King, avait également fait partie de tes inspirations pour ce disque. Tu peux nous en dire plus sur ton rapport à cet auteur, et sur les liens que tu vois entre la musique et la littérature, qui sont, a priori, assez éloignées dans la manière dont elles « fonctionnent » ?

Ouais on en avait parlé, et ça a mis du temps pour me sauter aux yeux. J’ai pas envie de quitter le Ka-tet de Roland alors j’étale la lecture de ce cycle le plus possible. Me reste le dernier, ouf.
Bref, je lisais cette saga, et j’ai l’impression non pas qu’elle m’influençait, mais qu’elle était là au moment où il fallait. Je ne sais pas vraiment l’exprimer, pas envie de partir dans un trip mystique. Mais y a des moments où on a l’impression que tout coordonne. Que tout a un sens.
Le pendant, c’est que dans l’existence beaucoup de choses n’en ont aucun, ou qu’on ne sait pas le voir. Le sens c’est bizarre, pourquoi tout serait ouvert à la compréhension ? J’ai presque envie de te paraphraser, là.
Mais il s’avère que des fois y a des alignements qui nous aident. Stephen King est un des rares écrivains dont je veux tout lire. Et je commençais ce cycle au moment où ma réflexion se portait sur les mondes, les mondes mentaux, leur perméabilité. Bien sûr, Le Petit Prince le disait avec les planètes, ces univers mentaux idiomatiques. Mais La Tour Sombre était toujours là en background. Déjà l’univers  »graphique ». Le western, la quête qui définit l’individu jusqu’à le dépasser. Comment Roland pourra t-il vivre à son terme ? Il est la quête.
Bon là je m’emballe… Stephen King a aussi un rapport à la musique que j’aime beaucoup.
La littérature m’offre des thèmes d’exploration. Et je ne compose qu’en ayant des thèmes, des choses que je cherche à dire. Je n’écris pas de mélodie comme ça, même si souvent ça vient seul. J’écris des mélodies uniquement quand j’ai un truc à dire, une humeur, quelque chose qui m’affecte positivement ou pas. Et je fonctionne par couleurs aussi, de façon littérale.

Est-ce que tu es familier du genre qu’on appelle le dungeon synth ? Épitaphe, sans en être, m’y a fait penser et, comme beaucoup des disques de dungeon synth que j’aime, a souvent fait partie, depuis que tu me l’as envoyé, de mes playlists d’écriture ! J’espère ne pas te vexer avec cette comparaison…

J’y viens parfois, mais dans le style héroïque j’adore retourner vers les B.O. mythiques, genre Conan. J’écoute toujours de la musique quand je lis, et ça me fait super plaisir de savoir que tu as écouté cet album en écrivant, d’autant que j’aime beaucoup ton œuvre ! Une sorte de cycle au final.
J’écoute aussi pas mal de B.O. de jeu (Secret of Mana reste imbattable, juste devant Final Fantasy IX), mais le dungeon synth ça me renvoie à une période d’or, mon adolescence. Quand j’étais un branleur et que j’ai découvert le black metal, et particulièrement Evol et Mortiis qui allaient vers ce genre d’ambiance. On jouait aux cartes Magic avec des bougies, perso ça me zonait mais je m’occupais toujours de la sélection musicale. On se figurait des châteaux forts, des épées coupeuses de spectres, et pour se sentir héros rien ne vaut une mélodie épique.
Le morceau Doutes par exemple a été vraiment composé dans un esprit chevaleresque. Je me figurais Perceval perdu chez Ambroise Pierce, Carcosa le détournant de Camelot. C’est pour ça que la fin reprend un thème médiéval, avec Geo qui m’a fait ces superbes arrangements (l’entrée dans le château, je l’ai d’ailleurs soûlé pour que ça ait un air fatigué, un air de victoire qu’on ne veut plus vraiment tant la guerre en a retiré le sens).

Il s’est passé un long moment entre la composition de ce disque et sa sortie. Est-ce que c’est dû à la crise actuelle du vinyle, ou il y a d’autres raisons ?

Il y a en effet plusieurs raisons. La première c’est que je ne pensais pas spécialement faire d’album. Je composais surtout pour me soulager. C’était une période étrange, j’étais en confinement  »thérapeutique » juste avant le vrai confinement. Je vivais dans une bulle, sous la bienveillance de Leeloo qui me laissait reprendre pied tranquillement, avec une patience que j’espère un jour égaler.
J’ai fini par envoyer mes morceaux à Hervé Mehl avec qui j’avais joué deux ans, un type que j’apprécie beaucoup humainement et musicalement (je déteste faire de la musique seul, ça m’arrive uniquement si le morceau le justifie). En clair, j’avais besoin d’une main pour tirer le projet. Hervé a été d’une importance capitale dans l’existence de ce disque. C’est pour ça qu’il est inscrit comme compositeur à part égale avec moi. Parce que même si j’ai écrit toutes les bases voire certains titres, sans Hervé, cet album n’existerait pas et serait uniquement un projet mort dans un dossier d’ordinateur.
Donc il y a eu ce temps, de se rendre compte que ouais, on tenait quelque chose, une histoire, un disque. Alors il a fallu s’y mettre proprement, demander à des oreilles expertes de s’en mêler pour mixer (Julien Rosenberger qui a fait plus que mixer), préparer un artwork qui raconte aussi quelque chose. A ce titre, Jennie s’est servie merveilleusement de sa carte blanche, et son travail n’est pas une illustration mais une proposition, une interprétation de l’oeuvre et donc une continuité.
Ensuite, il y a les derniers détails, on pinaille comme des fous, puis le pressage. Celui-ci a un retard phénoménal, donc en effet la crise du vinyle a fortement impacté cette sortie. Aucun secteur n’est épargné. J’ai failli tout annuler et passer uniquement sur cd, mais ça a mis un peu la pression au presseur, justement, qui a reculé l’échéance.

Quel est l’avenir pour Lueur Trouble ? Est-ce un projet destiné à faire des concerts, d’autres disques… ?

J’ai plusieurs trucs sous la botte, mais avec le temps (on en a eu pas mal avec ces deux années annulées), Lueur Trouble a finalement pris une place particulière.
Ce groupe correspond à une sensibilité que j’ai envie de développer au maximum. Elle est née dans les paysages locaux, les vieilles pierres, ces traces pleines des espoirs d’ancêtres qu’on ne peut que s’imaginer. Toucher une pierre et ressentir ce qu’un jour, une femme, un homme, des enfants ont ressenti, espéré en la touchant aussi. Lueur Trouble c’est ça.
Nous sommes tous des lueurs, mais la mémoire est trouble. Les courants de la vie nous soufflent dessus, nous sommes des être indéfinis qui vont vers l’explosion de leur ego (n’en déplaise aux identitaires qui ont oublié que les feuilles sont toujours loin des racines qu’elles nourrissent).
Je traîne beaucoup par les chemins vicinaux, j’explore les forêts et tout ce qui a contenu la foi (de façon étendue, pas religieuse) de quiconque. Tout ce que le temps avalera car le début contient la fin.
Du coup, y a beaucoup à raconter, à ressentir, à transmettre. Alors ouais, on planche sur une adaptation live qui ne sacrifie pas les opportunités des mélodies, et qui puisse pour la suite amener cette dimension. Ce sera à plusieurs, et je rêve d’une formation qui ressemble à un groupe ayant un pied dans les 90’s, un autre au XIVème siècle et la tête entre les deux.
Cette année j’ai d’autres projets à sortir, un album folk-rock dans la tradition americana, un album d’un duo electro-analogique mêlant les instruments, mais la suite de Lueur Trouble est écrite.
Le prochain album est maquetté, il est lié à un lieu précis en Lorraine, et sera également sensoriel. Le défi sera de rendre une atmosphère imagée, emmener des paysages par des notes, des sensations, chaque mélodie peignant une scène.
Merci à toi de m’avoir permis de m’exprimer et aussi pour tes livres !

Pour écouter, télécharger et acheter le disque de Lueur Trouble, ça se passe comme souvent sur Bandcamp.
Un grand merci à Florian pour ses réponses !

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