Machine Gun Kelly : « Tickets To My Downfall »

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6 avril 2021 par Vincent Mondiot

C’est un mec bizarre, Machine Gun Kelly.
Au départ, juste un rappeur random de Cleveland, pas mauvais, mais fondamentalement générique, qui ne proposait ni plus ni moins que ce que proposaient aussi tous ses camarades de jeu.
Et puis, petit à petit, les choses ont évolué. D’abord, il a commencé à assumer son identité de petit blanc des suburbs, et à injecter de plus en plus de rock dans son rap. Son image publique s’est compliquée un peu, mélangeant étrangement attitude racailleuse et identité profonde de white trash éduqué ; le genre à mettre des références littéraires dans ses morceaux, mais à quand même surtout vouloir te parler du nombre de filles avec qui il a couché et de la puissance de sa voiture.
Ce qui ne l’a pas empêché, il y a trois ans, d’également sortir Rap Devil, le seul diss-track vraiment efficace qui ait jamais été fait contre Eminem. Un « white on white crime » qui a grandement boosté sa carrière, et qui est resté autant dans les annales du rap américain que dans celles des vidéos réactions sur YouTube. Franchement, quand tu connais assez la carrière d’Eminem pour capter les références, ça vaut l’écoute :

Et derrière ce qui a clairement été le plus gros coup de projecteur de sa carrière, qu’est-ce que Machine Gun Kelly a fait ? Bah il a continué à être bizarre et à prendre des décisions a priori contre-productives : il s’est mis en couple avec Megan Fox, il a troqué son look de gangster pour une panoplie d’emokid, il a réalisé une comédie musicale teenage, et il a sorti un album 100% pop-punk composé avec Travis Barker de blink-182.
Un authentique kamoulox que, j’imagine, sa maison de disque a regardé d’un oeil très circonspect… Mais qui a, paradoxalement, définitivement assis sa popularité aux Etats-Unis, et qui a enfin fait de lui un artiste à part, qui proposait, après toutes ces années à tâtonner, quelque chose que les autres ne proposaient pas. Enfin, Machine Gun Kelly s’était « aligné », avait trouvé le moyen d’accorder sa musique et son identité.
L’album pop-punk en question, il s’appelle Tickets To My Downfall, et c’est de lui dont on va parler.

Machine Gun Kelly est né en 1990. C’est important pour la suite de l’analyse, parce que ça signifie que, comme moi, comme toi, peut-être, il a grandi avec le pop-punk de blink, avec Greenday, Limp Bizkit et Linkin Park. Il a grandi dans cette époque où le rock s’était fait pop, un peu inoffensif, certes, mais surtout grand public. Cette époque où, pendant quelques années, il était redevenu la musique qu’écoutaient les adolescents. Ca n’a pas duré longtemps, et ça n’a pas laissé que de beaux enfants, mais c’est de ce bref moment dont Machine Gun Kelly se fait l’héritier, ici, comme tu as pu l’entendre dès Bloody Valentine, le premier single de l’album.
Un album qui, donc, fait un peu figure, à l’écoute, de machine à remonter le temps. Si Tickets To My Downfall est sorti en 2020, il sonne en réalité bien plus comme un disque de 2002, qui aurait pu faire la couverture de Rock Sound sans problème.
Et si ce que je viens de dire peut sonner comme une critique, il n’en est rien, réellement : Tickets To My Downfall est un meilleur album de blink que tous les albums que blink a sortis depuis quinze ans.

Et je crois que si c’est le cas, c’est justement pour la raison dont je parlais plus haut : Machine Gun Kelly, ici, s’assume enfin. Dévoile sa véritable identité sociale et musicale.
Tickets To My Downfall n’est pas une parodie, pas une tentative commerciale un peu bancale. Dès la première écoute, au contraire, l’album apparaît, de manière assez évidente, comme un cri du coeur, comme la confession d’un mec qui a passé énormément de temps devant sa glace, gamin, à faire semblant de jouer de la guitare en faisant tourner à fond des disques de Korn ou de Sum 41.
Avec l’aide de l’inévitable Travis Barker, batteur et architecte du disque, il livre ici un album extrêmement bien réalisé, qui a tout compris à ce qu’était le pop-punk du XXIème siècle. Tickets To My Downfall, de ses paroles à ses mélodies, de sa pochette à son concept, ne peut être que le disque d’un passionné, de quelqu’un qui comprend réellement cette musique, pour l’avoir probablement écoutée pendant des années.
C’est très paradoxal, mais ce disque complètement à part dans la discographie de Machine Gun Kelly est probablement son plus personnel, son plus sincère.
Donc, c’est plutôt cool que ce soit aussi celui qui ait le mieux marché et qui ait fait de lui une star.

Après, pour quelqu’un qui, comme moi, a poncé le pop-punk moderne jusqu’à la dernière couche, est-ce qu’il y a vraiment quelque chose à tirer de ce disque policé, à la production très sage et confortable ?
Bah franchement, ouais, je trouve.
Rien ne révolutionne rien, ici. C’est bien plus un album « hommage » à cette scène qu’un disque qui cherche à faire avancer quoi que ce soit. Mais comme je le disais, c’est un hommage sincère, « pur », l’hommage d’un mec qui ose enfin dévoiler le gamin passionné qu’il a probablement toujours été.
Et, surtout, c’est un hommage qui sort à une époque où ce style musical n’existe quasiment plus, en vérité, et où les groupes qui l’ont inspiré, blink en premier, ne tournent plus que pour des fans adultes, venus écouter quelques singles nostalgiques mais se foutant complètement de ce que leurs musiciens d’adolescence peuvent encore produire.
Pour la première fois depuis un moment, et un peu par accident, Machine Gun Kelly vient avec ce disque de remettre du pop-punk dans les oreilles des vrais jeunes, dans les oreilles de sa fanbase réellement adolescente, davantage biberonnée à Migos et à 6ix9ine qu’au pop-punk de qui que ce soit.
Peut-être que l’aventure ne durera pas, peut-être que Machine Gun Kelly va bientôt ranger sa guitare rose et reprendre son déguisement de rappeur, mais en attendant, en 2020, il aura amené au top des charts un album de pop-punk canal historique. Et il y a, là-dedans, un truc qui réchauffe mon coeur d’emoboy.
L’année dernière, pendant quelques mois, grâce à son album, j’ai pu de nouveau croire que j’étais lycéen. J’ai pu me rappeler mon pavillon de banlieue, mon skate, les soirées du samedi soir chez Fabien ou Romain. J’ai pu de nouveau me sentir amoureux de Karine, de la Terminale S1, j’ai pu de nouveau me souvenir de ma collection de Rock Sound et de mon envie d’aller voir les Deftones en concert.

Ouais, franchement, je l’aime beaucoup, cet album.

4 réflexions sur “Machine Gun Kelly : « Tickets To My Downfall »

  1. kPt3r dit :

    « Tickets To My Downfall est un meilleur album de blink que tous les albums que blink a sortis depuis quinze ans. » Vincent Mondiot.

    Je trouve cette annonce quelque peu provocante pour le « pseudo » fanboy de Blink-182 version original que je pense être. Cependant, tu as tristement raison : mises à part les premiers albums (je dirai jusqu’à Take Off, voire même l’album éponyme de 2003), la production du groupe sur les quinze dernières années demeure un cran (voire deux) en dessous.

    Du coup, la contribution de ce « jeune » homme tombe à pic ! Une sorte de madeleine de proust auditive, qui me rappelle un (gros) bout de mon adolescence, jalonnée par le skate-park (j’hésite à redescendre du grenier de mes parents mon ancienne paire de roller « agressive », mais j’ai plus de baggy…), le lycée, les séries télés (A quand Buffy sur Netflix ? Heureusement qu’il y a Dawson !), MTV (et ses clips tellement abusé à l’époque), le baby-foot (gamelle !), les filles (le plus grand mystère à mes yeux, encore aujourd’hui), les soirées Playstation (Ahh, Resident Evil, Gran Turismo, Metal Gear, Silent Hill, Tony Hawk, Final Fantasy VIII !) les premières soirées sans chaperon (alcoolisées, pour ne pas dire plus), le permis de conduire (et l’impression de liberté générée par ce « sésame »), l’entrée à la fac (et l’apprentissage, parfois cool, parfois difficile, de l’autonomie), les filles (oui, je me répète, c’est un problème ?!), la naissance des premières amitiés « vraies », etc.

    Si je devais résumer, c’est pas du Blink, mais en toute honnêteté, ça fait le même effet dans la tête, dans les tripes et dans le cœur. Chapeau bas « Monsieur » la Mitrailleuse Kelly.

    • Vincent dit :

      C’est pour ce genre de commentaires que je suis content d’avoir toujours un blog plutôt que de me limiter aux réseaux 🙂

      Et c’est marrant, le doute que tu exprimes sur l’éponyme de blink : moi-même, pendant des années, je l’avais mentalement rangé dans la catégorie « chefs-d’oeuvre », estimant sans plus me poser de questions que c’était leur meilleur disque, qu’il était indépassable, qu’il figurait au panthéon des albums de rock… Et en fait, l’ayant beaucoup réécouté il y a quelques temps, c’est bien plus compliqué que ça et, finalement, à part quelques titres clairement impressionnants (Feeling This, Stockholm Syndrome, Violence…), c’est un album trop long, avec pas mal de remplissage et de trucs très inégaux, et aujourd’hui, oui, je le dis haut et fort : Take Off et surtout Enema sont de meilleurs albums que l’éponyme.

      Les geeks de blink sont-ils les meilleurs des geeks ? Assurément.

  2. Romain dit :

    Il y a quelques semaines, je prenais Machine Gun Kelly pour un punk à midinettes en décalage avec son temps et déjà has-been. Genre Jacobi Shaddix.
    Suite à son altercation avec Connor McGregor aux MTV Awards, je me suis renseigné plus en détails et ai découvert qu’il était avant tout un artiste hip-hop ainsi que, accessoirement, le conjoint de Megan Fox.
    Oserais-je avouer ce fait pouvant laisser croire que je me délecte de l’actualité People? Oui.
    Personnage intriguant quoi qu’on en dise.
    J’ai comme toi, tendance à croire que ses premières vibrations et son éveil musical ont des accointances avec la scène punk/métal/rock fin 90’s/début 2000.
    Comme la Dance le fût pour moi à mon époque? Oui.
    De là réécouter ou pondre un album type Dance Machine si je venais à avoir une liaison avec Pamela Anderson, Gillian Anderson, Téa Leoni ou Vanessa Demouy, je n’en suis pas certain.
    Pour en revenir à MGK, 2 hypothèses :
    1) Ce mec est un visionnaire qui sent la tendance Hip-Hop sur le déclin et le retour du rock. Il serait ainsi un excellent homme d’affaires opérant d’ores et déjà son changement d’image.
    2) Il nous a pondu un album punk-rock en hommage à Blink, groupe favori de sa prime jeunesse, fortement inspiré par Megan Fox, muse du moment et à n’en pas douter, son tout premier fantasme de branleur.
    Fais-je de la psychologie de comptoir à 2 balles? Oui.
    À la base, je voulais juste rebondir sur cette sensation de retour au lycée et de cette envie d’aller voir Deftones en concert que tu évoques dans ton dernier paragraphe.
    Pour ma part, j’ai eu ce même type de sensation et d’envie ces dernières semaines. Sauf que le coupable est le groupe Spiritbox.
    Je me suis souvent demandé en l’écoutant si cela pouvait avoir le même effet sur Fabien ou toi :

    • Vincent dit :

      C’est marrant, j’en parlais justement hier soir avec un pote et, très clairement, il y a réellement un revival pop-punk, actuellement, aux Etats-Unis ! Je pense que c’est juste une mode, ça passera de nouveau d’ici un an ou deux, mais en ce moment, les popstars américaines adorent ressortir leurs teintures capillaires, leurs t-shirts Green Day et leurs Vans.
      Je pense donc qu’effectivement, si on veut être cyniques et exclure toute possibilité que l’entreprise soit sincère, on peut dire que MGK ou ses producteurs ont eu le nez creux, et su prendre la vague avant que ça ne semble trop opportuniste !

      Et sinon, merci pour la découverte de Spiritbox ! J’avoue que pour le coup, c’est trop metal pour moi, ça ne me parle pas trop 😦

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