Marie Hélène Poitras : « La Mort de Mignonne et autres histoires »

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7 octobre 2020 par Vincent Mondiot

  Ca m’arrive de plus en plus souvent, ces dernières années. Longtemps j’ai cru que j’y échapperais et, finalement, ça m’a pris petit à petit. Une « déformation professionnelle », pourrait-on dire.
Depuis quelques temps, quand je lis un roman, je me mets malgré moi à l’analyser d’un point de vue d’écrivain.
A me dire que telle phrase aurait été mieux si l’auteur avait inversé ces deux mots-là, ou que tout le chapitre 4 est totalement inutile, ou qu’on ne comprend rien à ce que ce personnage a en tête au moment où il retrouve son ami d’enfance ou je ne sais quoi.
Ce n’est pas à chaque fois, cependant, hein ; il m’arrive encore de n’être qu’un lecteur, face à certains livres… Mais, plus ça va, plus ce rôle précieux est réservé, ai-je l’impression, aux excellents livres. Ceux qui sont entre deux, qui sont « sympas sans plus », me posent de plus en plus facilement problème. Sans parler, évidemment, de ceux qui sont simplement mauvais. Et, putain, ils sont nombreux, en fait… Sérieux, j’ai chaque jour davantage l’impression que nous écrivons tous de la merde, ces temps-ci. Tous les romans se ressemblent, tout m’y semble téléphoné, prévisible, vain. Pour contrevenir à la situation pour le moins précaire des auteurs, la plupart d’entre eux se lancent à éthique perdue dans la surproduction, pour sauter d’un à-valoir à l’autre, au gré des idées de scénarios pétées qui leur viennent.
En fait, je crois juste que je deviens plus difficile avec l’expérience…
Mais, est-ce que c’est si mal ? Pas sûr, en vrai. Je veux dire, des livres, il en existe bien, bien plus que ce qu’une vie permet de lire. Et, même des excellents livres, il en existe bien, bien plus que ce qu’une vie permet de lire. Alors finalement, que je sois devenu un peu meilleur pour identifier ceux qui ne le sont pas, excellents, bah c’est peut-être pas une si mauvaise chose.
Par contre, ça fait que, sur l’année qui vient de s’écouler, j’ai l’impression de n’avoir lu que deux ou trois livres dont je me souviendrai encore dans dix ans (si le monde n’a pas explosé d’ici-là, s’entend).
Ca fait peu, certes. Mais ça n’en donne que plus de valeur auxdits deux trois livres.
La Mort de Mignonne et autres histoires, le recueil de nouvelles de la Québécoise Marie Hélène Poitras, est de ceux-là.
Mais bon, tu t’en doutais, j’imagine, vu que cette intro d’article était aussi téléphonée que les romans que je conspuais il y a dix lignes.

   Je ne sais même pas quoi te dire sur ce livre. Qu’il contient douze nouvelles, qu’il fait deux cents pages et qu’il a été publié en 2005 puis republié en 2017 ? Bon, bah voilà, je l’ai dit et c’était parfaitement inutile, comme on pouvait s’y attendre.
Non, plutôt, je peux te dire que Marie Hélène Poitras, que je ne connaissais absolument pas avant cette lecture due au hasard d’un cadeau lui-même dû au hasard d’un bac d’occasions, écrit magnifiquement. Elle a un style prodigieux, qui ne se voit pas, qui se niche dans des phrases simples et évidentes, sans mots en trop, sans tournures sophistiquées, sans figures de style rares. Elle aligne simplement ses mots dans un ordre qu’on jurerait appartenir à la nature, à la Terre, à ce qui devait exister parce que ça le devait. Tout est simple, ici, tout est limpide, clair, doux. Aucun mot ne fait chuter aucune nouvelle, aucune idée ne bouscule aucune poésie. Tout est à sa place, depuis toujours, a-t-on l’impression.
Ca faisait très, très longtemps que je n’avais pas lu un tel style d’écriture. Un style qui, rapidement, m’a découragé de prendre des phrases en note pour ma collection. Parce que dans ce recueil, globalement, c’est chaque mot, qui donne envie d’être recopié.

   La Mort de Mignonne et autres histoires parle beaucoup de chevaux, de drogués, de gens qui errent dans les villes au petit matin, d’adolescents qui ne savent pas trop s’ils ont envie d’occuper une place dans ce monde, d’adultes qui ne savent pas trop s’ils occupent la bonne.
Mais ouais, ça parle beaucoup de chevaux, aussi. D’animaux, d’arbres.
C’est douze histoires comme des instantanés, souvent sans passé, souvent sans futur, régulièrement sans prénoms ni dates. Juste des situations peintes, composées comme des dioramas délicats et fragiles. Un cheval qui s’échappe et se promène, à l’aube, dans la ville. Des adolescents en hiver qui organisent une fête tout en s’occupant d’un jeune déficient mental. De vieux amis qui se retrouvent dans un chalet et s’amusent à confesser leurs pires mensonges. Une jeune fille à l’étrange beauté qui devient top model, décide qu’elle n’aime pas ça, et rentre chez elle, toute seule, dans un train de nuit, en regardant le paysage. Une grande soeur qui regarde une petite soeur. Une baleine qui s’échoue sur la plage d’une petite ville.
Voilà. Ce livre, il parle de trucs comme ça.
De pas grand-chose, finalement.
Mais dans chacune de ces histoires, il y a quasiment tout ce qu’il est possible de mettre dans une histoire.
Notamment, il y a parfois des sujets graves, sales, glauques… Et pourtant, jamais Marie Hélène Poitras ne donne dans la littérature « rock-trash » qui était super à la mode à l’époque de la première publication du recueil. On prend de la drogue, ici, on baise, on parle de groupes obscurs, mais surtout, avant tout, presque uniquement, finalement, on regarde le ciel, on caresse des animaux, on fume une clope sur le chemin de la maison et on écoute le vent dans les arbres.
Sans déconner, ce livre est d’une jeunesse et d’une élégance que j’ai très rarement vues, peut-être jamais, marcher aussi bien l’une à côté de l’autre, main dans la main.

   Ce recueil ne fait que deux cents pages, mais promis-juré-craché, c’est d’un GRAND livre, dont on parle, là.
Je suis peut-être un peu grandiloquent, mais il mérite.
Lis-le. Tu ne perdras pas ton temps et, à la fin, peut-être que tu aimeras un tout petit peu plus l’existence.

   Les excellents livres n’ont jamais cessé d’exister. Et ils ont toujours ce pouvoir de me faire oublier que, moi, j’en écris des moins bons.

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