Cherche désespérément dragon à deux têtes pour retrouver enfance perdue

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11 août 2020 par Vincent Mondiot

   Mes parents sont en train de déménager.
Cela dit, la maison qu’ils s’apprêtent à quitter, en fait, je n’y ai vécu que deux ans et demi, il y a plus de dix ans… Donc ce n’est pas non plus le déchirement absolu que de me dire que je n’aurai bientôt plus aucun moyen d’y retourner.
Même si, de manière connexe, la vente de cette maison signifie également, pour moi, la rupture de l’un des derniers liens que j’ai encore avec Plaisir, la ville des Yvelines dans laquelle j’ai passé toute ma jeunesse.
C’est une page qui se tourne. C’est la vie.

   Et puis, aussi, mes parents sont d’énormes « gardeurs » : ils ne jettent jamais rien… Et j’ai d’ailleurs un peu le même défaut.
Depuis une grosse douzaine d’années que je suis parti de chez eux, j’ai développé l’habitude assez peu saine de me servir de leur maison comme d’un débarras, pour entreposer tous les trucs à la con que j’accumule, que je refuse de jeter, mais que mon appartement typiquement parisien aurait bien du mal à contenir. Dans la cave de cette maison, il y a donc à peu près toute ma vie, empilée dans des caisses en plastique vaguement classées par thèmes.
Et, en ce moment, pressé par l’arrivée prochaine des acheteurs, je suis en train de progressivement vider tous ces souvenirs oubliés qui vont, selon les cas, réintégrer ma vie quotidienne ou rejoindre une bien triste benne à ordures dans laquelle finir leur existence une bonne fois pour toutes.
Parmi toutes ces merdes à trier, il y a notamment pas mal de jouets de mon enfance.

   Vous avez lu mon dernier roman, Les Derniers des Branleurs ?
Vous cherchez la transition ? Elle est où, la transition ? Ah, je ne sais pas. Mais vous verrez, tout ça va avoir un lien.
Dans Les Derniers des Branleurs, qui se passe d’ailleurs à Plaisir, à un moment, le personnage de Chloé offre à l’un de ses potes un dragon à deux têtes en plastique, qu’elle a retrouvé peu de temps avant au fond d’un placard, chez son père.

Ce n’est pas ce dragon-là du tout, que ce soit clair.

   Un gros classique qu’ont dû vivre à peu près tous les écrivains de l’histoire, c’est la question « ce roman, il est inspiré de ta vie ? »
Spoiler : tous les romans qui ont un jour été écrits ont été inspirés de la vie de leurs auteurs.
Mais, contrairement à ce que semblent croire la majorité des lecteurs, c’est rarement très clair, et souvent bien plus inconscient qu’ils ne le pensent. Sauf cas spécifiques, il est en réalité rare qu’un écrivain place directement dans son histoire une personne précise qu’il connaîtrait réellement. Quand il parle des parents de l’un de ses personnages, il ne parle pas tout à fait de ses parents à lui. Pareil quand il parle d’une école, de l’amitié, de l’amour, des relations de couple, des névroses des uns ou des autres… Il ne faut pas voir dans chaque phrase écrite une confession ou un message transmis à une personne précise.
L’influence de la vie réelle sur la fiction est plus subtile que ça. Elle se fait par petites touches, de manière souvent inconsciente pour l’auteur. Celui-ci va reprendre juste un geste habituel de l’un de ses potes, ou une situation entraperçue un soir dans le métro, ou un vague souvenir de lycée qu’il va remixer…

   La question « ce truc, là, dans ton roman, c’est inspiré de quoi ? » est en règle générale un cauchemar, pour les auteurs. Parce que, dans quatre-vingt-quinze pourcents des cas, hé bien, on ne sait pas tout à fait, de quoi c’est inspiré. D’un mélange de plein de trucs qui ont macéré pendant des années dans notre mémoire.
Mais, en tout cas, non : ce n’est pas inspiré de toi, vieux pote/maman/tonton/voisin de palier. Ou, plutôt, ce n’est pas inspiré que de toi.
Les livres qu’on écrit sont rarement adressés à notre quotidien. Ils sont, au contraire, adressés, bien plus souvent, à celles et ceux que nous ne connaissons pas encore. Aux lecteurs lointains, peut-être paradoxalement plus à même de se désintéresser de cette question à la con. Parce que, eux, ils ne nous connaissent pas, alors, au fond, ils s’en branlent de savoir si, dans le chapitre huit, la prof de l’héroïne ne serait pas inspirée de notre prof de maths en quatrième.

Tout ça c’est bel et bon, connard, mais quid du dragon à deux têtes ?!

   Bref, donc, oui : le dragon à deux têtes.
Ca, justement, dans Les Derniers des Branleurs, c’est l’un des passages qui ont effectivement été inspirés de quelque chose de réel.
Quand j’étais petit, j’avais bel et bien un jouet en forme de dragon à deux têtes. C’est lui que j’ai replacé dans le roman.
C’est un jouet qui, de mémoire, n’appartenait à aucune licence, ne se rapportait à aucun dessin-animé en particulier, ce qui était plutôt rare, dans mon bac à jouets. Je l’aimais bien, ce dragon à deux têtes. Il avait grave la classe.

   Les jouets, c’est particulier, comme type de souvenirs. On les a longtemps touchés, manipulés, on a créé grâce à eux nos premières histoires imaginaires, ils ont dormi avec nous, posés sur la tête du lit, attendant le lendemain pour reprendre nos aventures communes.
Les jouets, c’est sensitif, c’est palpable. C’est pas juste des idées, c’est des morceaux de passé.
Je ne l’ai pas touché depuis au moins vingt-cinq ans, mais je me rappelle parfaitement la taille, la forme, le poids de mon dragon à deux têtes.

   Ouais… Je ne l’ai pas touché depuis au moins vingt-cinq ans. Parce que, quand j’étais en CE2, quelque chose comme ça, j’ai fait avec mes parents mon tout premier vide-greniers, en tant que jeune vendeur.
Pire moment pour faire ça, en vrai : parce qu’en CE2, vous connaissez, on se dit qu’on n’est plus un bébé, que maintenant, les jouets, on n’en a plus rien à foutre, et qu’on va revendre tous ces trucs pour quelques euros et s’acheter ensuite un jeu vidéo.
J’ai ainsi bazardé plusieurs dizaines de figurines Maîtres de L’Univers, qui valent désormais des centaines d’euros sur Ebay, des kilos de G.I. Joe, assez de Tortues Ninjas pour boucher tous les égouts de New York… Et mon dragon à deux têtes.

   Celui-ci n’est plus dans la cave de mes parents.
J’en avait encore l’espoir, mais non. J’ai retourné celle-ci dans tous les sens, ces dernières semaines, et il faut désormais que j’accepte la vérité : le dragon à deux têtes a quitté ma vie il y a longtemps.

   Durant l’écriture des Derniers des Branleurs, j’avais enquêté un peu sur internet. Je voulais retrouver des photos dudit dragon, histoire de pouvoir donner la marque, de bien décrire son look… Mais tout ce sur quoi je suis tombé, c’est sur d’autres dragons à deux têtes qui n’avaient rien à voir avec celui dont je me souvenais.

Genre ça. N’importe quoi, c’est pas du tout le mien, ok ?!

   Ca m’a rendu un peu triste. J’avais commencé à me mettre en tête de le racheter, de ressusciter une partie de mon enfance. Mais ce dragon à deux têtes, en réalité, il ne doit plus être fabriqué depuis des décennies, et le fait qu’il n’appartienne à aucune licence le rend franchement difficile à traquer sur les interwebs mondiaux.
Alors j’ai fini par me contenter de le mettre dans mon roman, comme un hommage à une partie de ma vie dont il faut bien finir par accepter la mort.

   Mes parents déménagent.
Bientôt je n’aurai plus de liens avec Plaisir.
Mon enfance est morte depuis longtemps, et il est hors de question que je devienne l’un de ces connards qui disent « j’ai beau avoir trente-six ans, je suis resté un grand enfant ». Non. Je paie des impôts, je remplis un dossier URSSAF, j’ai un boulot, un appartement, des problèmes de santé ordinaires, je suis un adulte, c’est tout.
Mais putain, en vrai, j’aurais grave kiffé le retrouver, ce dragon à deux têtes.

Ce n’est évidemment pas lui non plus, de qui se moque-t-on ?!

   Donc voilà.
Encore un article dont j’ignore moi-même le propos. Je voulais juste parler de la fin d’un chapitre, des influences des écrivains, de l’enfance, des dragons à deux têtes.
Un truc comme ça.

   Merci à tous ceux qui ont lu Les Derniers des Branleurs.
Gardez vos jouets favoris, ok ?

Bon, en vrai, je fais le drama king pour le bien de ce texte, mais finalement, il y a quelques jours, je l’ai retrouvé sur internet, mon dragon à deux têtes.
Il a été produit par la marque Delavennat, dans les années quatre-vingt.
C’est lui, là, sur la photo…
Ou presque.

Parce que le mien, de dragon, il était vert, pas marron.
Et, en vrai, sérieusement, si vous en avez un à vendre (UN VERT, OK ?!), je vous en supplie, écrivez-moi. Je suis preneur. De ouf.
J’ai une enfance à ranimer !

3 réflexions sur “Cherche désespérément dragon à deux têtes pour retrouver enfance perdue

  1. Kiddosto dit :

    J’avais le marron!!! Je l’avais oublié!

    • Vincent dit :

      A une couleur près, j’aurais pu te considérer comme une âme-soeur.
      Mais tu ne seras qu’une âme-cousine.
      Plus sérieusement, content de t’avoir rappelé ce jouet 🙂

  2. […] que je lisais quand j’étais au collège. A essayer de retrouver des vieux jouets, comme un fameux dragon à deux têtes. Je ne suis pas totalement à l’aise avec ça, il y a toujours une dérive malsaine […]

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