Booba : « Bataille Finale »

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13 juillet 2020 par Vincent Mondiot

  Disclaimer introductif : l’album Bataille Finale de Booba n’existe pas.
Il s’agissait en fait d’une simple rumeur née il y a quelques années d’un hashtag hasardeux sur Instagram, qui a fait croire aux fanatiques du rappeur qu’un album surprise allait sortir quelques jours après Trône, son dernier opus en date, façon Nekfeu ou Beyoncé.
Finalement il n’en a rien été, trois ans plus tard Trône n’a toujours pas de successeur, et Bataille Finale restera probablement à jamais une chimère.

   Cependant, récemment, l’assez recommandable site Interlude a décidé de transformer le fantasme en semi-réalité et a organisé les quatorze titres indépendants sortis par Booba depuis Trône, afin d’en faire un album officieux aussi cohérent que possible. Si l’initiative découlait probablement au départ d’une simple envie de faire du clic facile sur le dos de l’un des meilleurs clients pour ça, force est de constater que le résultat auquel ils sont arrivés a réellement de la gueule et aurait pu être, à quelques détails près, un véritable album studio du Duc. A tel point, d’ailleurs, que depuis que j’écoute ses morceaux récents dans l’ordre suggéré par l’article, j’en ai grandement réévalué certains.
L’article initial d’Interlude étant très pertinent d’un point de vue critique, je vais essayer d’éviter le doublon et plutôt saisir l’occasion pour parler de ce que représente, pour moi et en général, le Booba de 2020.

   Booba, en fait, j’en parle assez souvent sur Facebook. Déjà parce que j’aime sa musique et qu’il est tout simplement l’un de mes artistes préférés. Mais, aussi et surtout, peut-être, parce que mon compte Facebook me sert principalement de plateforme promotionnelle pour mes romans.
Je m’explique.
Le milieu dans lequel j’évolue, celui de l’édition française, et notamment celui de la littérature française « de genre », est très peu porté sur le rap, et c’est un euphémisme. Socioculturellement, ça peut s’expliquer par plein de trucs, notamment par l’âge moyen du milieu, mais c’est un fait : depuis que je traîne dans ce secteur, je n’y ai rencontré quasiment aucun auditeur de rap. Et, même, ça va plus loin : en général, le rap y est moqué, voire détesté. Musicalement, le milieu est encore en 1994, et ça ne m’étonnerait absolument pas qu’un auteur ou un éditeur me dise « yo, mon frère » avec des signes de mains aléatoires en apprenant que j’écoute du rap.
Donc, forcément, j’en reviens au début de ce paragraphe, je prends un malin plaisir à parler de PNL ou Booba dès que je peux. On est un petit con ou on ne l’est pas… Régulièrement, ça suscite de véritables incompréhensions, certains de mes contacts s’étant déjà publiquement interrogés sur le fait que je puisse à la fois écrire des romans et écouter Booba. Magnifique.

   Parce que, ouais, en plus, Booba, c’est pire que tout, pour eux. Parce que Booba, ils connaissent… Ou, plutôt, ils connaissent certains aspects de Booba. L’autotune. Orly Ouest. Les clashs sur Instagram. La vulgarité. La misogynie. Sa diction de char d’assaut, très facile à imiter d’un ton moqueur.
Booba représente parfaitement, plus que n’importe quel autre, toutes les raisons pour lesquelles ils pensent ne pas aimer le rap. D’ailleurs, certains l’ont déjà exprimé de façon un peu différente, mais avec un fond similaire, en me disant qu’ils aimaient bien le rap quand c’était politique et avec un message.
Genre, peut-être, Kery James, ils aimeraient. Ou Orelsan et Vald, pour de toutes autres raisons (oui, je veux tout à fait dire par-là qu’ils pourraient aimer parce qu’ils sont blancs, comme eux). Mais Booba, non. « Booba, il est bête, il est vulgaire, c’est même plus du rap, ce qu’il fait ».

   Et, à l’écoute de ce Bataille Finale qui n’existe qu’à moitié, comment leur donner tort ? Oui, le Booba de 2020 est toujours aussi vulgaire. Oui, le Booba de 2020 est incroyablement bas du front, avec ses paroles répétitives et ses obsessions pour l’argent, le sexe et son combat permanent contre l’ensemble des autres rappeurs. Oui, le Booba de 2020 donne bien plus dans la variété radio-friendly que dans le rap multi-syllabique et technique. Les textes sombres et introspectifs de ses débuts ont depuis longtemps laissé place à des tubes de l’été au goût de zumba opportuniste.
Tout ça est vrai.
Mais c’est également, à mon sens, les raisons précises pour lesquelles le Booba de 2020 est aussi pertinent. Pour lesquelles le Booba de 2020 reste le roi du rap français, sa boussole, et pour lesquelles le Booba de 2020 continue à tant faire chier les gens.

   Parce que le Booba de 2020, il marche de dingue, commercialement. Il est écouté dans la rue, dans les boîtes de nuit, dans les voitures, en ville, à la campagne. Le Booba de 2020, il est partout, tous les jours, tout en continuant à dire aux radios et aux télés d’aller se faire enculer et de faire leurs programmations sans lui. Il s’est imposé dans toutes les playlists de France à la fois « grâce à » et « malgré » son personnage a priori honni de tous. Il est celui que tout le monde critique, mais vers qui tous se tournent quand il est l’heure de regarder comment le rap se porte.
Le Booba de 2020, il a beau ne dire à première vue que de la merde dans ses chansons et avoir abandonné le rap pour la variet’, il est incroyablement punk et politique, en fait. Et il l’est, justement, parce qu’il a fait ça sans pour autant se compromettre.

   Ses propres marques de vêtements. Son propre alcool. Sa propre radio. Son propre label. Dieu sait combien d’artistes découverts ou produits par lui au fil des années. Ses millions et sa villa à Miami. Et puis, toujours, son majeur levé et son joint à la main. « Par nous pour nous », à l’extrême.
Booba, en presque trente ans de carrière, il a pris le beurre, l’argent du beurre, la crémière, le marché du lait, et tout le troupeau de vaches.
C’est lui qui incarne en même temps le virage ultra radiophonique du rap d’aujourd’hui et la statue grecque de la dangereuse racaille qui fait peur aux Français de cinquante ans. Ces mêmes Français qui composent, en grande partie, le milieu littéraire français.

   On en revient au point de départ. Je n’en veux à personne de ne pas aimer Booba, et même, je n’en veux à personne de ne pas le comprendre. Parce que je crois qu’étrangement, c’est plus difficile qu’il n’y paraît, de comprendre Booba. Ce qu’il est, ce qu’il représente.
Par contre, je sais que quand je rencontre quelqu’un qui a saisi, je suis toujours content. Mon dernier roman, Les Derniers des Branleurs, commence par une citation récente de l’un de ses morceaux. C’était voulu et conscient. Quiconque sera rebuté ou moqueur devant une telle entrée en matière n’aurait de toute façon pas aimé mon roman. Le Booba de 2020, pour moi, il est avant tout un test. Quelque chose qui me permet de savoir rapidement si la personne en face de moi peut être un ami.

   Et, plus généralement, le Booba de 2020, c’est un symbole. Celui d’une France toujours mise de côté. La France qui savait déjà, comme dans son morceau PGP, que « le flic tueur d’Adama Traoré sera acquitté ». Une France qui ne s’excuse plus, qui ne cherche plus à être comprise, qui n’a plus envie de montrer patte blanche à une autorité qui, de toute façon, trouvera toujours que la patte est encore trop sale.
Le Booba de 2020 ne respecte plus rien, plus personne, plus même le rap, qu’il foule au pied sur quasiment tous ses morceaux récents.

   Mais le Booba de 2020, surtout, entouré de tous ses tubes, de tous ses apprentis en featuring (Maes, SDM, Bramsito, Niska…), entouré de sa fortune et de son succès, le Booba de 2020, ouais, surtout, il a la couronne sur la tête, toujours. « Les hommes mentent mais pas les chiffres ».
Booba, il n’en a probablement rien à foutre, d’être compris. Mais par contre, gagner, ça, ça lui importe. Chaque bataille est la finale.

   Dans ma discothèque mp3, j’ai mis comme pochette à ce faux album la photo qui ouvre cet article. Un Booba tout en muscles et en tatouages, comme aiment à le détester ceux qui, de toute façon, ne l’écoutent pas. Un Booba tête baissée, vieillissant, encore fort mais fatigué. Un Booba roi qui prépare doucement mais sûrement la passation. Un Booba qui, même sur des airs de pop, continue à nous rappeler qu’il nique des mères en roue arrière.
Jamais heureux, jamais satisfait, jamais là où on aimerait qu’il soit, mais jamais perdant. Le Booba de 2020, quoi.
« Je les aime tous, aucun ne m’aime, du coup j’veux tous les tuer. »
Rien à rajouter.


Lien pour la playlist de l’album sur YouTube

1 – Glaive
2 – PGP
3 – Madrina (feat. Maes)
4 – Sale Mood (feat. Bramsito)
5 – BB
6 – Jauné (feat. Zed)
7 – Kyll (feat. Médine)
8 – Blanche (feat. Maes)
9 – Haï (feat. Gato da Bato)
10 – Cavaliero
11 – La Zone (feat. SDM)
12 – Gotham
13 – Médicament (feat. Niska)
14 – Arc-En-Ciel

Une réflexion sur “Booba : « Bataille Finale »

  1. Vincent dit :

    Et à peine ai-je posté cet article que Booba a déjà sorti un nouvel inédit, Dolce Vita : https://www.youtube.com/watch?v=491Nk9e_bnA

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