Norihiro Yagi : « Claymore »

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29 octobre 2019 par Vincent Mondiot

   Je l’ai déjà dit : ça fait quelques mois que je traverse une grosse période mangas. Et quand je dis « grosse période mangas », je veux dire que j’y consacre clairement la majeure partie de mon argent post-loyer, depuis cet été.
Merci, au passage, aux boutiques d’occasions de Bastille et Saint-Michel.
#OtakusParisiensSavent #QueVaTOnDevenirQuandGibertFermera
Dans le lot, j’ai rattrapé mon retard sur certaines pierres angulaires (Akira ou l’oeuvre complète de Tsutomu Nihei), j’ai lu quelques grosses merdes (Bastard!!, principalement, que j’ignorais être une aussi fascinante purge), j’ai rattrapé mon retard sur les gros hits du moment (L’Attaque des Titans est effectivement une tuerie, tout comme, dans des styles très différents, L’Enfant et le Maudit ou les séries de Tetsuya Tsutsui), j’ai fait deux trois découvertes bien classes (l’injustement oublié Arms, notamment, ou le moins oublié Black Lagoon)…
Mais, surtout, je me suis trouvé une série « à moi ». Un manga qui est entré dans mon panthéon personnel, une histoire qui a rejoint toutes les autres oeuvres qui, pour des raisons parfois très différentes, parlent à cette partie indicible et intime de moi-même. Probablement (sûrement) n’est-ce pas le meilleur manga, objectivement, parmi tous ceux que j’ai récemment lus, mais c’est celui qui m’a le plus marqué. Celui que je vais emporter dans mes bagages pour la suite.
Ce manga, c’est donc, comme le titre de l’article l’a déjà dévoilé, Claymore, de Norihiro Yagi.

   Un monde médiéval, désolé et froid. Des villes isolées les unes des autres, dans des paysages pluvieux balayés par des vents qu’on imagine mordants.
Et puis, surtout, les démons. Des créatures mangeuses d’hommes, capables de se cacher parmi la population en prenant forme humaine, afin de perpétrer leurs crimes au plus près de leurs futures victimes.
Face à cette menace, une seule réponse : les claymores. Des jeunes femmes aux yeux et aux cheveux argentés, dotées d’une force et d’une résistance surhumaines. Elles sont les seules capables de démasquer les démons, puis de les tuer à l’aide de la gigantesque épée qu’elles portent dans leur dos.
Mais ce travail à la Buffy, il n’est pas gratuit : faire appel aux claymores, c’est une décision onéreuse, pour les villes. La mystérieuse organisation qui chapeaute les guerrières est intraitable, sur ce sujet, et tout retard de paiement entraînera une sanction immédiate : le retour en ville des démons… Cette fois, sans claymores pour les éliminer.
Un mode de fonctionnement qui, on le comprend, fait généralement hésiter les humains, et qui privent les claymores du statut d’héroïnes messianiques auquel elles auraient pu prétendre… Un statut qui leur est d’autant plus refusé que l’origine de leurs pouvoirs est connue de tous : si elles sont aussi fortes, c’est parce qu’il se trouve en elles une petite part de démon, justement.
Les humains détestent donc les claymores. Mais ils ont besoin d’elles… Ce qui ne les fait que les détester plus encore.

   C’est dans ce contexte que nous faisons la connaissance de Claire, une claymore encore inexpérimentée, mais déjà capable, à elle seule, de nettoyer un village de tous les démons qui l’infestent dans l’ombre.
Très vite, on fait également la connaissance de Raki, un jeune garçon dont la famille a été décimée par les suscités démons, et que Claire va se retrouver, un peu contrainte et forcée, à prendre sous son aile.
On fait aussi la connaissance de Thérèse, une autre claymore, beaucoup plus puissante que Claire.
Puis la connaissance des hommes qui dirigent l’organisation.
Puis de démons mystérieusement beaucoup plus puissants que les autres.
Puis d’autres claymores. Encore d’autres. Encore d’autres. Des dizaines, au fil des 27 tomes de la série.
Des dizaines de femmes guerrières, qui ne vivent que pour distribuer la mort, arbitrer qui aura ou non le droit de rester sur cette terre. Des dizaines de femmes guerrières qui sentent bien qu’il y a quelque chose de pourri là-dedans, et que l’organisation ne leur dit pas tout. Des dizaines de femmes guerrières qui, menées par Claire et quelques autres, vont finir par vouloir en savoir plus sur leurs origines et sur celles des démons.
Quitte à, encore une fois, distribuer la mort.

   Souvent décrit comme « un Berserk au féminin », Claymore n’a finalement pas tant à voir avec la série de Kentaro Miura, une fois passées leur appartenance commune au genre de la dark fantasy et leur tendance au démembrement régulier de leurs personnages.
Ici, on l’aura, je pense, compris dès mon résumé, il s’agit surtout de l’histoire de femmes voulant se libérer du joug d’hommes cherchant à les utiliser. Portant d’ailleurs le nom de leurs armes, les claymores ne sont aux yeux de leurs dirigeants que des outils pour asseoir leur autorité sur la population. Des outils qu’ils manipulent et sacrifient sans hésiter. Des outils qui, clairement, en ont plein le cul et vont faire ce qui doit être fait pour, enfin, vivre librement.
A l’image du dessin assez particulier de Norihiro Yagi, rien n’est jamais blanc ou noir, ici, à part peut-être les cheveux des claymores. Tout est en nuances de gris, des claymores elles-mêmes aux démons, en passant par l’usage permanent de la violence la plus extrême. C’est à chacun des personnages, et à chacun des lecteurs, de trouver sa morale, de placer son curseur, dans ce récit moins manichéen qu’il n’y paraît au premier abord.

   C’est toujours compliqué, quand on est un homme, de dire d’une oeuvre qu’elle est féministe, surtout quand ladite oeuvre a, elle aussi, été écrite par un homme. Nous ne sommes pas les bons arbitres pour décerner ce qualificatif, n’étant pas les victimes premières du sexisme et du patriarcat.
Mais dans le cas de Claymore, ça saute quand même pas mal aux yeux, qui plus est dans le contexte général de l’industrie du manga : alors que nous avons ici un récit long (pas loin de six mille pages), peuplé à 90% de personnages féminins qui répondent à la figure classique de « la guerrière badass », le premier truc qui étonne le lecteur régulier de bandes-dessinées japonaises, c’est de constater à quel point les claymores ne sont pas sexualisées. Leurs armures sont sans option « décolleté plongeant », il n’y a pas de gros plans sur leurs culottes, et malgré la violence permanente des coups donnés et reçus, leurs vêtements n’ont jamais cette tendance, d’habitude courante, à se déchirer au premier coup de vent.
C’est extrêmement rafraîchissant et, surtout, extrêmement soulageant. Dans l’univers du récit, les claymores sont les objets des hommes. Mais, pour une fois, cette nature qu’elles vont combattre ne se transmet pas aux lecteurs. Ici, les personnages ne sont pas destinées à devenir les poupées fantasmées de jeunes lecteurs cherchant de la matière masturbatoire. Ce sont des femmes fortes, indépendantes, décrites comme telles, mais surtout, pensées et dessinées comme telles. Ce sont des figures de libération, et pas un asservissement supplémentaire qui se parerait d’atours faussement progressistes.
Et quand on a lu, avant cette série, des dizaines d’autres dans lesquelles les femmes peuvent bien être des guerrières, elles seront toujours avant tout des paires de seins sur pattes destinées à surtout soigner les vrais héros ou à se faire enlever par les méchants, bah putain, rien que ce point-là, ça fait de Claymore une histoire à part, dans le paysage des mangas.

   Parce que, oui : les mangas sont, dans leur globalité, porteurs d’un sexisme souvent évident, encore plus souvent sous-jacent. Et je dis ça en tant qu’énorme fan du média.
C’est souvent un débat, ces temps-ci, dans tel ou tel milieu… Le jeu de rôle, les mangas, la scène rock, le rap, les jeux vidéo, les comics… Faut-il stigmatiser un microcosme, souvent déjà dévalorisé, en voulant mettre en lumière les comportements problématiques qui y ont lieu ? La réponse me paraît évidente : non. Il ne s’agit pas de stigmatiser qui que ce soit… Mais de chercher à s’améliorer, tout simplement.
Le sexisme est partout. Dans toutes les strates culturelles, toutes les scènes artistiques. Et ça ne me semble pas dommageable, au contraire, de chercher, à notre échelle, à tirer vers le haut, sur ces sujets, les milieux dont nous sommes les plus proches.
Il n’y a pas mieux placé qu’un fan de mangas pour pointer du doigt le sexisme habituel qui s’y trouve. Contrairement aux grands médias pour lesquels le genre se limite à une connerie pour ados pré-pubères, le fan de mangas, lui, sera peut-être mieux capable de cerner réellement les problèmes, et d’y opposer, pourquoi pas, des titres comme Claymore. C’est en tout cas ce que j’essaie de faire ici.

  Mais, et c’est là, finalement, la grande force de cette série, Claymore ne se limite pas à cette seule déclaration d’intention. Il s’agit en effet également, et surtout, d’une excellente histoire.
D’un récit à mi-chemin du shonen, pour son action débridée et le mouvement permanent de ses personnages, et du seinen, pour le degré assez élevé de gore et la noirceur générale de l’histoire.
D’une narration osée, qui entremêle subtilement les chronologies et les parcours personnels pour aboutir à une histoire d’ensemble cohérente et unie.
D’un univers dense, dont on a très vite envie de comprendre les tenants et les aboutissants. A mesure qu’on rencontre des démons de plus en plus spécifiques, qu’on perçoit l’existence de mystères sous-jacents derrière l’organisation qui régule les claymores, qu’on voit les héroïnes évoluer, nouer des liens entre elles, une tapisserie ambitieuse se dessine devant nous, tissée avec un soin et un sens esthétique auxquels il m’est difficile de trouver quelque chose à redire.
Porté par un dessin noir et blanc magnifique, qui renvoie autant à l’école du manga moderne qu’au style, bien plus spécifique, des illustrations d’heroic-fantasy des années 80 et 90, Norihiro Yagi dévoile ici un art très personnel, qui alterne avec brio paysages désolés et magnifiques, et scènes d’action de plus en plus violentes et exubérantes mais qui, sur le fil, sont toujours lisibles et compréhensibles. Un exploit de mise en scène, lorsqu’on sait que la plupart des combats font intervenir des dizaines de personnages en même temps.

   Publié entre 2001 et 2014 et désormais réuni en 27 tomes reliés, Claymore est en effet l’un de ces trop rares mangas qui a su tenir toutes ses promesses et s’arrêter avant de s’écrouler. A la fin de cette histoire, toutes les réponses auront été données, tous les arcs narratifs auront été bouclés, et tous les personnages auront eu leur moment de grâce. Claire, Thérèse, Raki, Miria, Irène, Noëlle… Toutes, à la fin, seront devenues des modèles, des exemples à suivre ou à étudier pour éviter leurs erreurs. Toutes auront tenté, à leur façon, de faire du monde un endroit meilleur. Toutes se seront libérées du rôle d’outils auquel on les limitait, et seront devenues des héroïnes. Des figures messianiques, même, pour certaines. Enfin. Comme une reconnaissance, sur le tard, de ce qu’elles auraient toujours dû être.

   Pour une raison que je ne m’explique pas, cet article a été difficile à écrire. Je l’ai repris six fois, avec à chaque fois un angle différent, et je ne sais toujours pas, là, si j’ai réussi à vous donner envie de lire ce manga. C’était mon unique but.
Malgré quelques défauts secondaires (notamment, dans son dernier tiers, l’installation du schéma classique des ennemis de plus en plus forts qui se succèdent de plus en plus vite), il s’agit d’une histoire, d’un univers, d’héroïnes, qui m’ont profondément marqué, cet été. Je voulais leur rendre hommage. Et, également, introduire par cet article déjà trop long un second texte, qui viendra plus tard, au sujet d’une figure narrative dont je suis profondément fan, et sur laquelle il y a énormément de choses à dire, en bien comme en mal : celle de la femme tueuse. De l’héroïne surpuissante qui s’impose, d’elle-même, comme arbitre du bien et du mal, à la force de l’épée. Une héroïne qui, d’ailleurs, a souvent les cheveux argentés, non ?
On en reparle bientôt. En attendant, sérieusement, lisez Claymore. Sans être tout à fait passé inaperçu (il a eu droit à son adaptation animée, notamment), ce manga ne me semble pas avoir obtenu le respect et la reconnaissance qu’il méritait. Mais il n’est pas trop tard, je crois, pour rattraper ça. Je vous promets que vous ne le regretterez pas.

Le cas Freezing

   Petit aparté, parce que cet article n’est pas assez long, sur Freezing, un manga écrit par Lim Dall-Young et dessiné par Kim Kwang-Hyun. Deux Coréens, donc normalement on devrait dire « manwha », sauf que Freezing a été en premier lieu publié au Japon, par des Japonais, donc finalement, manga, manwha, je ne sais pas, et puis ne partons pas là-dedans, s’il vous plaît, j’ai déjà perdu les trois quarts de mes lecteurs, là.
L’histoire de Freezing, c’est celle des pandoras, des jeunes femmes qui, dans un univers de SF futuriste, doivent combattre des monstres interdimensionnels qui menacent l’humanité. Pour ça, elles peuvent compter sur des pouvoirs surnaturels qui ont pour origine le fait qu’on leur a implanté des bouts de monstres, justement…
Ca ne vous rappelle rien ? Yep. Freezing, qui a commencé sa publication en 2007, est un énorme rip off de Claymore, jusque dans les détails de certaines intrigues ou dans le caractère des personnages.
Cependant, il y a une différence évidente entre les deux séries. Pour l’illustrer, voici la première couverture de Claymore, puis la première couverture de Freezing :

   Ca va, vous l’avez, la différence ?
Là où Claymore parvient, en 27 volumes, à ne jamais faire de ses héroïnes des personnages sexualisés, Freezing, dès ses premières pages, les met à poil, leur donne du 95E par défaut, et les rend toutes amoureuses du seul personnage masculin, aussi inutile que stupide, qui traîne dans le coin.
La note d’intention était la même, le résultat, lui, est aux antipodes.

   Pourtant, étonnamment, Freezing n’est pas une mauvaise série. Il s’y trouve plein de bonnes idées, la narration est excellente, certains personnages sont ultra charismatiques… Mais ouais. Là où j’ai envie de conseiller Claymore au monde entier, et notamment aux gens qui n’aiment pas les mangas, Freezing se condamne, dès cette toute première couverture, à n’être qu’une lecture semi-honteuse de plus. Un récit sexiste qui ne se pose aucune question là-dessus. Un produit répondant au cahier des charges qui préside à la création de bien trop de mangas.
Une raison de plus, en fait, justement, de conseiller Claymore.

4 réflexions sur “Norihiro Yagi : « Claymore »

  1. OmbreBones dit :

    J’avais commencé à lire ce manga à sa sortie, tu me donnes envie de m’y remettre ! Et je te rejoins sur le sexisme ordinaire au sein du genre manga. Superbe article 👌

  2. hauntya dit :

    Cet article me rappelle aux souvenirs de l’animé, regardé il y a bien dix ans si ce n’est plus ! Je l’avais beaucoup aimé, j’avais commencé à lire les mangas, je m’étais arrêtée au 6-7, je crois. Je n’avais pas du tout conscience d’à quel point il était féministe, je ne connaissais pas assez les mangas (toujours maintenant) pour voir à quel point il différait d’autres dans sa manière d’écrire et de dessiner les femmes. J’adorais tous ces portraits de femmes, notamment Claire et Teresa (à défaut de me souvenir des autres, pourtant humaines, drôles ou très touchantes, comme Jeane si mes souvenirs sont bons). J’aimais beaucoup l’ambiance, ce côté moyen-âge sombre et dur, cette dualité entre monstre et humain, tant chez les Claymores, que chez les humains qu’elles croisent. Ton article éclaire beaucoup mes souvenirs ! Et me donne vraiment envie de replonger dans cette histoire, version papier cette fois, pour en connaître la véritable fin et le destin de toutes ces femmes, leurs relations entre elles, et revoir ce superbes dessins. Ces personnages féminins aussi forts me font aussi penser à Geralt de Riv (The Witcher), tout aussi haï par la population pour sa nature mi-humaine mi-monstre, qu’on paye pour éliminer des monstres parfois moins monstrueux que les humains eux-mêmes.

    La comparaison avec Freezing fait mal, rien qu’avec la couverture…je comprends bien mieux en quoi Claymore est féministe, même si je ne le saisissais pas du tout à l’époque où je l’ai vu.

    • Vincent dit :

      Merci beaucoup pour ton commentaire ! Je suis content de voir que, finalement, j’ai bien réussi à donner envie à quelques personnes !
      De mon côté, je n’ai par contre pas du tout regardé l’anime ! J’en regarde vraiment peu, le format m’attire moins, mais à l’occasion, faudrait que je jette un oeil quand même… De ce que j’ai lu, le premier tiers du récit était adapté assez fidèlement, puis ça divergeait.
      En tout cas bonne lecture, si tu t’y replonges un jour 🙂

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