Vivre dans un monde cyberpunk, créer un groupe de rock, devenir Stephen King… Recalibrer ses fantasmes.

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12 octobre 2019 par Vincent Mondiot

   En ce moment j’écoute pas mal de synthwave. Je sais, je sais, après la future funk, la dungeon synth et la vaporwave, ça commence quand même à faire beaucoup de genres de merde, là. Désolé.
Mais bon, juré, aujourd’hui, de toute façon, je ne vais pas parler musique. Juste, ouais, au passage, Lost Outrider c’est vachement bien, n’hésitez pas. Mais voilà, c’est tout, j’en dit pas plus, juré.
Si je parle de synthwave dans cette introduction, c’est plutôt parce que ce genre a souvent une esthétique cyberpunk, que ce soit dans les pochettes, les clips, les noms de morceaux et, surtout, les sonorités. Ca fait partie des codes du genre, comme la prédominance du bleu et du rose partout ou les samples de films.
Pour ceux qui l’ignorent (mais je doute en avoir beaucoup parmi mes lecteurs), le cyberpunk est un sous-genre de la science-fiction qui se trouve à mi-chemin de l’anticipation et de la dystopie. Ca parle généralement de villes tentaculaires avec des pubs lumineuses partout, de corps augmentés, de robotiques, de grandes corporations qui dominent le monde, de night-clubs mal famés et d’armes à feu ultra perfectionnées. Le tout sans trop s’embarrasser de vraisemblance ou de socle scientifique sérieux.
Pour vous donner une idée, les grosses oeuvres cyberpunk sont par exemple Blade Runner, Akira, Gunnm, Transmetropolitan ou Matrix.
Mais si vous connaissez ces titres, vous savez probablement ce qu’est le cyberpunk.
Je me suis complètement perdu sur le lecteur à qui j’adresse cette intro, là.

Dessin de Mad Dog Jones

   Toujours est-il que, pour une raison que je n’identifie pas, j’ai toujours adoré l’esthétique cyberpunk. Plus, même, finalement, que réellement les oeuvres relevant du genre.
C’est compliqué à analyser, les goûts esthétiques. Les thématiques desquelles on se sent proche, ça va encore, avec un peu de réflexion… Probablement que si t’es sensible aux oeuvres sur l’enfance, c’est que t’es nostalgique de la tienne ou que celle-ci a été tellement naze que t’as besoin de redéfinir le concept par la fiction. T’aimes les histoires sur les liens familiaux ? Y a quand même des chances que tes parents soient super importants pour toi ou qu’au contraire t’aies eu un manque en la matière. Mais par contre, pour ce qui est d’expliquer pourquoi tu préfères le vert au bleu, et pourquoi t’adores les buildings ultra modernes tout en détestant la confiture de fraise, ça, ça devient d’un coup plus compliqué. Y a sûrement des explications à trouver quelque part, que ce soit dans un bref moment de ta petite enfance ou dans une scène de film qui t’aurait particulièrement marqué, en bien ou en mal, sans que tu t’en rendes compte, mais identifier l’origine de chacun de nos goûts esthétiques prendrait probablement un temps monstrueux, qu’il serait plus sage d’utiliser à en profiter, de ces goûts.

   Donc oui, peu importe pourquoi, mais j’aime l’esthétique cyberpunk. J’en avais déjà un peu parlé ici : l’idée de vivre dans une ville futuriste gigantesque, un genre de quartier de La Défense sur des dizaines de kilomètres, avec des métros volants et des pirates informatiques aux bras robots qui mangent des nouilles japonaises dans des tentes installées sous des ponts de néon, ça a toujours été l’un de mes fantasmes.
Et très récemment, il m’est arrivé un genre de petite épiphanie négative : j’ai pris conscience que ça n’arriverait pas. Genre, jamais.
Je veux dire, d’accord, « gnagnagna, ohlala, on se croirait trop dans Black Mirror lol », la société dans laquelle nous vivons a une sacrée tendance au totalitarisme, à la surveillance de masse et au tout technologique, ces temps-ci, mais quand même : il reste en réalité encore une sacrée distance à parcourir avant qu’on vive dans une mégalopole à la Blade Runner.
Et, même, certains aspects de ce genre de villes n’auront jamais aucun sens, probablement : les voitures volantes, les bras-robots, les buildings de trois cents étages… Oui, oui, oui, je sais, il y a des pistes qui s’ouvrent sur des sujets connexes. Mais vraiment, on est encore à des millions de kilomètres de voir ça à chaque coin de rue. Si ça doit arriver un jour, ce qui est très incertain, ce ne sera de toute façon pas de mon vivant.
Et c’est probablement une bonne chose, hein, vu que les villes cyberpunk sont en général dirigées par un pouvoir fasciste et que les pauvres y vivent normalement dans des souterrains crasseux à manger du rat radioactif.
Mais réaliser cette évidence, le fait que je ne vivrai jamais dans une telle ville, m’a rendu un peu triste. Il va falloir que je me contente du Paris réel, de la modernité ordinaire. Du gouvernement de Macron, des livreurs Deliveroo et des ampoules à économie d’énergie. Ce genre de trucs.
C’est la mort d’un fantasme.

Par Maldo 95

   Il y a quelques temps, à l’occasion d’une émission de radio à laquelle j’étais invité (oui, ma vie a atteint le point où je peux dire des choses comme « à l’occasion d’une émission de radio à laquelle j’étais invité »), j’ai évoqué la mort, antérieure, d’un autre de mes fantasmes : celui d’être le chanteur d’un groupe de rock à succès.
Comprenez-moi bien : tout comme pour l’idée de vivre dans une ville cyberpunk, je n’ai jamais réellement pensé que j’allais un jour devenir chanteur dans un groupe de rock à succès. Je n’ai d’ailleurs jamais fait le moindre effort dans cette direction, ni tenté quoi que ce soit d’approchant.
Mais depuis le lycée, depuis ma découverte de Rock Sound, du neo metal et du pop-punk, j’avais ce fantasme qu’ont probablement eu, un jour ou l’autre, tous les fans de rock. Je me voyais avec ma bande de potes, à sortir une première démo un peu ratée mais qui aurait attiré l’attention des fans du genre. Un premier album encore discret mais qui laisserait déjà pressentir le génie créatif bouillonnant en nous.
Puis ce fameux deuxième album, qui redéfinirait complètement le genre.
Là-dessus, évidemment, concerts dans des salles de plus en plus grosses, tournée sans fin qui nous fait vivre des moments de fraternité et de folie inoubliables, troisième album vendu à plusieurs millions d’exemplaires, projets solos, dispute avec le guitariste, rumeurs de split, puis finalement nouvel album couronné comme chef-d’oeuvre par la critique…
Le groupe de rock, quoi.

   Sérieusement, je n’y ai jamais vraiment cru. Mais c’était un fantasme qui traînait dans un coin de ma tête, depuis vingt ans. Juste une rêverie agréable que je laissais se dérouler lorsque je m’ennuyais, dans le métro ou lorsque je n’arrivais pas à dormir. Et, si ladite rêverie était aussi agréable, c’était en partie parce qu’elle était plausible. Pas probable, loin de là, mais plausible. La possibilité restait ouverte, à portée de volonté. En faisant ce qu’il fallait pour, en ayant énormément de chance, en alignant les astres comme il fallait, peut-être que ce destin pouvait arriver.
La différence entre rêver d’un jour aller sur Mars (très improbable, mais plausible), et rêver d’un jour piloter un vaisseau de combat pour se battre contre des aliens à la surface de Pluton.

   Mais encore une fois, un jour, d’un coup, j’ai réalisé que non, en fait, ce n’était plus plausible, l’histoire du groupe de rock. J’étais devenu trop vieux pour ça.
Alors bien sûr, je sais, il n’y a pas d’âge pour se mettre à la musique, pas d’âge pour faire un groupe… Mais vraiment, dans mon fantasme, je n’avais pas trente-cinq ans au moment de sortir mon premier album, et mon bassiste n’avait pas de calvitie, vous voyez ? Le fantasme, la rêverie, elle impliquait que je sois encore jeune. Encore dans cette zone de la vie où rien n’est vraiment défini, où nos boulots ne sont que des contrats courts, comme nos relations amoureuses, comme notre identité.
Mais tout ça, c’était terminé.
Je venais de réaliser, calmement, en silence, que j’étais désormais trop vieux pour croire encore que je pouvais un jour, presque par accident, me retrouver star du rock.
Ce jour-là, il m’avait fallu enterrer un autre fantasme.

Je n’en suis pas fier, mais c’est probablement à Papa Roach que je rêvais de ressembler, au lycée. Je n’étais pas un adolescent très malin.

   Et puis enfin, il y a un autre fantasme, que je suis en train d’enterrer. Une autre rêverie qui traînait dans ma tête, presque sans que j’en ai conscience, depuis des années.
C’était celle de devenir Stephen King.
Pas « écrivain », non. Ca, ce n’est ni un fantasme ni une rêverie, mais un projet, un but, un plan.
Non, mon fantasme était bien d’être Stephen King, ou du moins, d’avoir un statut approchant.
Des lecteurs par millions. Des centaines de forums internet qui dissèquent mes livres et essaient de décrypter les messages cachés dans chaque mot. Un assistant, un secrétaire et un avocat à temps complet. Des adaptations cinématographiques avec des stars internationales. Assez de millions sur mon compte en banque pour m’acheter un manoir en forme de maison hantée (c’est vraiment le domicile de King). Vous voyez le genre.

   J’imagine qu’on pourrait avoir envie de me rétorquer que, de 1), c’est super prétentieux et de 2), c’est encore possible.
A ça, je répondrais que 1), oui, et 2), non.
Parce que Stephen King a connu un succès planétaire dès son premier livre, Carrie, sorti alors qu’il avait vingt-six ans. Parce que la carrière de King s’est enracinée dans les années 70, à une époque où les littératures de genre et les recueils de nouvelles étaient encore des choses envisagées par les gros éditeurs. Parce que King vient des Etats-Unis, où le rapport à la littérature n’est pas du tout aussi sacré que celui que nous avons en France. Parce que pour lui permettre de réussir, il a fallu un éditeur courageux, un livre solide, un public réceptif, tout ça en même temps.
Parce que King est une exception, un accident, un miracle. Et que la réalité d’un écrivain, c’est bien plus souvent ma vie que la sienne.

   Une vie faites de tirages à moins de 2000 exemplaires. D’à-valoirs pouvant difficilement se faire passer pour des salaires. De lecteurs peu nombreux, dont j’entends très rarement les retours. De succès critiques qui ne deviennent jamais autre chose. De séances de dédicaces parfois désertes. De romans de niche traités comme tels.
Quand on est comme moi un passionné des cultures bis, de l’horreur, des mangas, du gore, des teen movies, on oublie facilement à quel point nos goûts peuvent être spé. Pour s’en souvenir, il faut discuter quelques minutes avec un fan de Florent Pagny ou une lectrice de Marc Lévy. Ce sont ces gens-là, qui font les succès qui se comptent en millions. Et ces gens-là, tu les attrapes rarement avec des monstres à tentacules ou des histoires de gosses de cité qui enterrent le cadavre de leur mère dans les bois.
Mais ça ne signifie pas pour autant qu’il ne faille pas les raconter, ces histoires de morts et de monstres. Parce qu’à côté de cette foule, à côté du fameux « grand public », il y a la marge. Celle d’où l’on vient, celle où l’on retourne. Celle à laquelle j’appartiens, en tant qu’écrivain, il va bien falloir un jour que je l’accepte.

   Et ce n’est pas nul, en fait. J’ai accompli beaucoup, sur ce terrain, et j’accomplirai encore davantage dans les mois à venir. Deux mille lecteurs, c’est déjà deux mille de plus qu’il y a quelques années. Deux mille de plus que la majorité des gens qui écrivent. Il faut que je respecte ça.
Je n’ai pas honte. Je suis fier, même. Petit à petit, je sais que j’ai construit un lectorat, que des gens comprennent ce que j’essaie de dire. J’ai l’impression que certains de mes romans ont un intérêt. Je sais que je travaille avec discipline, sérieux, que j’essaie réellement de faire de mon mieux, que je crois profondément dans tous mes livres, et que je ne me suis jamais moqué de mes lecteurs. Je sais que je crois en l’art.
La place que j’occupe dans le « monde de l’édition » est modeste, mais c’est la mienne et je suis le seul à pouvoir l’occuper. Même si c’est juste pour une poignée de lecteurs, j’ai un rôle à jouer.

   Et puis, tout comme je n’aimerais pas vraiment vivre dans une ville cyberpunk, tout comme je n’ai jamais tenté de créer un groupe de rock, en réalité, ça n’a pas de sens de vouloir être Stephen King. De fantasmer quelque chose sans réellement envisager de le réaliser. Ca empêche de profiter de ce qu’on a, de ce qu’on peut encore avoir. Ca bride notre volonté à poursuivre nos objectifs, perdus qu’on est dans nos rêveries.

   Faire la paix avec ce que l’on est. Réussir à aimer la réalité. Trouver une représentation du monde, une représentation de soi-même, qui puisse être à la fois fondée et positive.
J’imagine que c’est ce qu’on essaie tous de faire, en permanence : identifier ce que l’on peut, ce que l’ont veut réellement devenir, et tenter de ne pas céder aux sirènes de ce que l’on rêve passivement d’être.
Accepter le réel.

   Je ne sais plus vraiment de quoi je parlais.
Ah, oui : normalement, l’année prochaine, je sors un roman de cyberpunk.

District 5, par Albert Ramon Puig

9 réflexions sur “Vivre dans un monde cyberpunk, créer un groupe de rock, devenir Stephen King… Recalibrer ses fantasmes.

  1. Cet article est super beau et vraiment très touchant. Je pense qu’un certain nombre de personnes pourront s’y reconnaître 🙂 .
    Et par rapport à la place que tu occupes, je suis fier de faire partie de ton lectorat parce que bon sang, tes romans de Fantasy sont vraiment bien.

    PS : Je commence L’ombre des arches bientôt.
    PS2 : UN ROMAN CYBERPUNK ???

    • Vincent dit :

      Merci beaucoup ! Tant pour ton commentaire que pour suivre ce que j’écris. Je croise les doigts pour que LODA ne te déçoive pas !
      Et pour le roman cyberpunk on en reparlera le moment venu, mais en guise de teaser : Les Saisons de l’Etrange 😉

  2. J-C dit :

    Joli article. Moi mon rêve avorté c’était d’être Ferdinand Bardamu, de vivre la guerre, la nature extrême, l’Histoire, la misère crasse et la gloire côre-a-côte voire en même temps – l’aventure quoi, les trucs de bonhommes qui nous manquent quand on passe une vie à réfléchir devant un ordinateur. D’ailleurs, la titre du blog colle plutôt bien à l’après de ces « aspirations de vie de jeunesse »: je ferais pas le « Voyage », il ne me reste qu’à la survivre, la Nuit…

    Sinon, pour vivre dans Mega City One, en 2020 va sortir le jeu « Cyberpunk 2077 », que tout le monde attend avec impatience parcequ’il vient d’un studio polonais très réspecté. Les jeux vidéo sont un bon ersatz de ces folies auxquelles on n’a jamais crues: on expérimente l’esthétique, tous les trucs cools, sans subir les aspects éprouvants. Il y a aussi la sécurité de l’emploi: on est toujours le héros. C’est le subutex de la vie, l’aspartame des fantasmes.

    Et puis y a Keanu Reeves dedans, en plus.

    • Vincent dit :

      C’est bizarre, hein, ces fantasmes négatifs ? Vivre la guerre, habiter dans un monde cyberpunk… D’un point de vue de confort et de réalisme, ça n’a pas grand sens. Ca souligne bien, justement, leur nature de fantasmes plus que de projets ou d’envies.

      Et oui, je suis un peu les annonces autour de 2077 ! En ce moment je suis un peu dans une période « sans », niveau jeux vidéo, je ne joue globalement qu’à Street Fighter, mais il suffirait d’un jeu pour me faire revenir, je pense… Peut-être que ce sera celui-là ?

  3. hauntya dit :

    Je lis votre blog depuis peu, votre article tombe pile dans une période de remise en question en général, concernant aussi l’écriture (pourquoi écrire et est-ce que ça vaut la peine de continuer vraiment), de reconsidérations des rêves qui sont là depuis longtemps. En ce sens, je me reconnais un peu dans vos mots et réflexions, et je suis très touchée par le dernier paragraphe en gras que vous écrivez, qui incite à continuer la réflexion, à se recentrer et considérer ce qu’on a, ce qu’on peut réellement faire. Et je comprends tout à fait ce sentiment d’apprécier l’esthétique d’un genre, ses idées, plus que d’aimer le genre lui-même (ça me fait ça avec le steampunk)
    Je n’ai pas encore lu vos romans, mais ils sont sur ma liste de ceux à découvrir, après avoir lu plusieurs critiques enthousiastes. Si je tarde trop, ce sera peut-être avec votre roman de l’année prochaine ? Mais de ce que j’en ai entendu, votre univers me semble vraiment marquant et unique en son genre, alors je ne peux que vous dire une excellente continuation, et de l’encouragement pour continuer à écrire dans cette place qui est la vôtre et que personne d’autre ne peut occuper, comme vous l’avez parfaitement écrit.

    • Vincent dit :

      Merci beaucoup pour ta visite ici, et pour ce message qui me réconforte vraiment. J’espère que, si un jour tu te lances dans mes romans, tu ne seras pas déçue.
      A bientôt, j’espère !
      Encore merci.

      • hauntya dit :

        Je vous en prie ! Je reviendrai au moins pour dire quelques mots sur les romans, quand j’y serai lancée ! A bientôt et merci à vous 🙂

  4. […] voilà ! Je l’avais déjà teasé il y a quelques articles de ça, mais c’est désormais officiel : je vais bien sortir un roman cyberpunk en fin […]

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