Carson McCullers : « Frankie Addams » (avec du Bruce Lowery et du Nastasia Rugani en bonus)

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12 décembre 2018 par Vincent

   Alors oui, d’accord, je sais, en V.O. ce roman s’appelle The Member of the Wedding, et si je voulais être un peu pris au sérieux, il faudrait plutôt que j’utilise ce titre. Mais il se trouve qu’être pris au sérieux, c’est un objectif que j’ai définitivement abandonné il y a quelques temps, et que ce livre je l’ai lu en français, dans une traduction tout à fait acceptable de Jacques Tournier, et donc, pour moi il s’appelle Frankie Addams, voilà.
Fin du disclaimer, passons aux choses intéressantes.

   Je ne me suis intéressé à Carson McCullers que très récemment. Je ne connaissais même pas cette autrice de nom, parce que je ne connais rien à rien, mais il y a quelques mois mon roman Nightwork a été comparé aux siens, par le responsable de la librairie Vendredi, dans le quartier de Pigalle, à Paris (pub gratos, allez-y, ce sont un peu les distributeurs officiels de Terrortriste, en plus d’être des gens très cool).
Forcément, cette comparaison avait suscité ma curiosité, parce que comme tout égocentrique qui se respecte (on est déjà à trois déficits d’amour-propre depuis le début de cet article, c’est la dépression, en ce moment), je ne lis que ce qui me ressemble.
Et puis bon, surtout, je voulais savoir si c’était un compliment ou une insulte, quoi.

   Premier constat : c’était une comparaison très flatteuse, mais un tantinet abusée. Ca saute aux yeux dès les premières pages, les premières phrases : Carson McCullers écrit beaucoup mieux que je ne l’ai jamais fait, que je ne le ferai jamais. On est ici dans une écriture du détail, du rien, dans un texte qui parvient à tenir quinze pages sur trois lignes de dialogue et deux taches sur le papier-peint, et à rendre tout ça intéressant et fondamental.

   L’histoire, c’est celle de la Frankie Addams du titre. Une gamine de douze ans, trop grande pour son âge, qui passe un été caniculaire et ennuyeux à mourir, coincée entre son agaçant cousin de six ans et Bérénice, la bonne de la maison (noire, évidemment. On est dans les années quarante, dans le Sud des Etats-Unis ; le racisme est l’un des nombreux thèmes sous-jacents du roman).
Un peu avant le début du récit, le grand frère de Frankie est repassé à la maison pour annoncer qu’il allait se marier et qu’il invitait tout le monde. La noce est pour le week-end suivant. Et en attendant ce jour, Frankie fantasme. Elle s’imagine qu’elle va partir avec son frère et sa femme, et qu’ensemble, ils vont s’installer en Alaska. Evidemment, rien de tout ça n’est réaliste, ce que ne cesse de lui rappeler l’ensemble du monde. Mais Frankie s’en branle. Frankie, elle veut se barrer de cette ville de merde. Frankie, elle veut avoir autre chose que douze ans. Frankie, elle veut voir le monde. Elle veut montrer aux gamines qui se foutent de sa gueule qu’elle vaut mieux qu’elles. Frankie, elle veut niquer le monde, l’écraser, cracher sur sa tombe, et se barrer en sifflotant.
Et tant pis si, en réalité, tout ce qui va se passer, c’est qu’elle va bel et bien rester dans cette maison, dans cet été caniculaire, dans cette vie à petite échelle qui est notre destin à tous.

   Le roman ne raconte que ça. Les deux jours avant le mariage, et le jour d’après. Il n’y a qu’une toute petite poignée de personnages, une toute petite poignée de lieux, une toute petite poignée d’évènements.
Et pourtant, tout y est, dans le moindre détail. Le malaise lié à la fin de l’enfance et au début de l’adolescence. La sensation vague de mériter d’être autre chose que nous-mêmes. La certitude d’être une merde, l’espoir d’être dieu-sur-terre.
Frankie Addams est une gosse extrêmement agaçante, vaniteuse, égocentrique, casse-couilles au possible. Une gosse extrêmement réaliste et attachante. Une gamine qui déteste le monde pour ne pas se détester.
Tout est à l’avenant. L’écriture de Carson McCullers est précise, sans fanfreluches, poisseuse et chaude comme l’été qu’elle décrit. Ses phrases se collent à nous à chaque page, on s’attarde sur un détail dans l’assiette des personnages, sur la nuit qui tombe derrière les fenêtres couvertes d’insectes, sur la façon dont la porte du jardin est ouverte, sur les silences qui accompagnent les répliques, sur le bruit des chaussures de Bérénice sur le plancher. Sur l’humour qui se cache même dans les moments les plus sombres de nos vies.
On est avec ce trio, Frankie, son cousin, sa bonne, dans la même pièce qu’eux, pendant un peu plus de deux cents pages.

   C’est Stephen King, dans son essentiel Ecriture, mémoire d’un métier, qui disait que l’écriture était, réellement, un acte de télépathie. Une pratique par laquelle quelqu’un, en utilisant des symboles codés arbitraires, les lettres, pouvait transmettre sa pensée à quelqu’un d’autre. Si c’est bien de ça dont il s’agit, alors le pouvoir de Carson McCullers était puissant. Sa télépathie a pris toute la place dans mon crâne, durant ma lecture.

   J’ignore s’il s’agit d’un grand livre, j’ai trop souvent tendance à dire ça de tout et n’importe quoi, mais… En tout cas, ouais, il s’agit d’un très bon livre. Y avoir été comparé, même de loin, est un sacré honneur, que Nightwork ne mérite, à mon sens, pas vraiment.
Mais je prends quand même, avec humilité et gratitude.

BONUS STAGES

La cicatrice, de Bruce Lowery (l’auteur a beau être américain, le livre a bien été écrit en français)

   De manière connexe, j’en place une pour ce petit roman, La Cicatrice, écrit dans les années soixante, donc une quinzaine d’années après Frankie Addams.
Les deux romans partagent pas mal de similitudes, notamment dans cette écriture du détail, du petit rien, du silence et de l’attente. Ici l’hiver remplace l’été, le garçon remplace la fille, la crainte remplace l’espoir, mais en sous-texte, dans la télépathie de second niveau qui se cache dans les espaces blancs entre les lettres noires, il s’agit bien de romans frères.
Dans les deux cas, il s’agit d’histoires d’enfants qui voient s’approcher les portes de l’adolescence et qui craignent ce moment. Dans les deux cas, il règne une tristesse sourde, sans nom, sans objet, un truc existentiel qui peut t’empêcher de t’endormir le soir. Dans les deux cas, il s’agit de livres parlant de la jeunesse qui ne sont pour autant pas des « livres jeunesse ». Dans les deux cas, il s’agit de très bons romans que tu serais très con d’ignorer si t’es en manque de télépathie.
Poing sur le coeur pour mon hombre Bruce.

Milly Vodovic, de Nastasia Rugani

   Ok. Donc ouais, le meilleur roman des trois, et de loin, est dans les bonus stages de cet article. La raison en est qu’en fait, Milly Vodovic, il vient de sortir, et il a été, comme mon suscité Nightwork, couronné d’une mention spéciale au Prix Vendredi (vous ai-je dit que j’avais eu une mention spéciale au Prix Vendredi ? Je ne me rappelle plus) (oui j’ai déjà fait cette blague ; je la referai A CHAQUE FOIS que je parlerai de Nightwork). Donc j’ai un peu peur de donner dans le copinage éhonté et dans l’auto-promo sous faux-drapeau, en en parlant…
Mais j’ai une excuse ! Au détour d’une critique, Milly Vodovic a lui aussi été comparé à Carson McCullers ! C’est ouf, non ? Moi je trouve ça ouf. Bref.
Dans le cas du roman de Nastasia Rugani, la comparaison est, à mon sens, aussi flatteuse que dans mon cas, mais également un peu à côté. Parce que là où McCullers a une écriture sèche, accrochée au sol, Nastasia a en revanche une écriture fourmillante, coccinellante, qui part dans tous les sens, qui enchaîne pendant deux cents pages les figures de style virtuoses et les moments de grâce.
Cependant, je vois d’où vient cette envie de mettre Milly et Frankie côte-à-côte sur la photo de classe.
Résumer l’histoire de Milly Vodovic est à peu près impossible, mais là aussi, il s’agit d’une gamine paumée et seule qui voit arriver la fin de l’enfance. Là aussi, l’été est chaud et poisseux. Là aussi, l’espoir se cogne en permanence la tête contre le mur de la réalité. Là aussi, la mort, le racisme, la colère, ces formes nocturnes rôdent en bordure du champ de vision.
Là aussi, comme avec Frankie, t’as envie de prendre Milly par les épaules et de lui dire que tout va bien aller. Et là aussi, tu sais que ce serait un mensonge.
Milly Vodovic est, pour moi, l’un des vrais grands romans de l’année, pour le coup. Et en plus il a des pages dont les tranches sont bleues, donc très honnêtement, j’ignore pourquoi t’es pas déjà en train de l’acheter en dix exemplaires pour l’offrir à tout le monde à Noël.

   Chope ça. Chope ces trois livres.
Que trois récits aussi à part, aussi clairs dans leurs partis-pris, dans leurs choix artistiques, aussi exigeants, puissent être publiés, c’est un message d’espoir. Tout n’est pas perdu. La littérature, l’art en général, n’a pas à devenir le produit formaté, facile à présenter, que ses distributeurs, ses fabricants, aimeraient parfois qu’il soit. Il reste des poches d’espoir. Ces trois romans en sont de belles. Rendons-les cultes.

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