Les Mondes-miroirs : interview de la correctrice Fabienne Riccardi

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3 août 2018 par Vincent

   On poursuit aujourd’hui notre série sur les « gens de l’ombre » derrière Les Mondes-miroirs avec une interview de Fabienne Riccardi, la correctrice qui s’est occupée de notre roman !
Fabienne est intervenue à la toute fin du processus, alors que le livre était pour ainsi dire achevé, et s’est chargée de l’expurger des dernières fautes de langue qui pouvaient y rester. Ca n’a l’air de rien, comme ça, mais c’est le genre d’étape qui permet de transformer un bon roman en bon livre, si vous voyez la nuance.
En tout cas je suis très content du travail qu’elle a fait, et tout aussi content de lui donner la parole pour en apprendre davantage sur un métier méconnu du monde de l’édition.
Note préalable : je jure que je n’ai pas eu à corriger la moindre faute dans l’interview qui suit.

Photo prise par Karim Berrouka aux Imaginales 2017

Hello Fabienne ! Tu as donc rempli le rôle de correctrice orthographique sur Les Mondes-miroirs. Tout d’abord, merci beaucoup pour ton travail ! Et ensuite, la question de base : comment devient-on correctrice ? Tu as suivi un parcours précis, tu as fait des études spécifiques pour en arriver là ?

Hello Vincent ! Tout d’abord, je suis ravie que tu sois satisfait de mon travail ! À mon tour, je te remercie pour cette interview : c’est vraiment une chouette idée de présenter toute l’équipe qui a pris part à cette aventure !
Je suis devenue correctrice après une réorientation professionnelle plutôt radicale. À l’origine, je suis titulaire d’un bac+5 en gestion des achats, puis j’ai été consultante en systèmes d’information pendant une dizaine d’années avant d’aspirer à changer de vie.
Je venais de faire un bilan de compétences quand une amie traductrice m’a parlé du métier de correcteur, dont j’ignorais tout à l’époque. Ni une ni deux, après m’être renseignée sur ce métier, je me suis inscrite à la formation à distance du Centre d’écriture et de communication (CEC). J’en ai profité pour suivre en parallèle une formation d’accompagnement à la création d’entreprise, les postes de correcteurs salariés étant rarissimes. Une fois prête, j’ai créé mon entreprise, L’Œil de Lyncée, le premier mars 2012, et me suis armée de patience et de ténacité pour me faire connaître et aiguiser mon œil, encore et toujours.

De quoi est fait le quotidien d’une correctrice professionnelle ? Tu travailles pour un éditeur précis (Mnémos, en l’occurrence), ou tu multiplies les collaborations ? Tu es en indépendant ? Tu ne corriges que de la fiction ?

Aujourd’hui, je travaille à mon compte pour plusieurs clients évoluant dans des domaines très variés : des éditeurs (littératures de l’imaginaire, jeux de rôle, littérature jeunesse, livres scolaires, beaux livres, guides pratiques, romance), bien sûr, mais aussi la presse, des agences de communication, des associations, des entreprises privées et des particuliers (manuscrits, mémoires et rapports divers).
Il m’arrive de jongler avec un roman de fantasy ou de SF, une plaquette commerciale, une revue universitaire, un journal municipal, un livre sur les arts primitifs et un album pour enfants, par exemple : c’est plutôt éclectique, comme tu peux le constater, et ça me plaît !

Est-ce que tu travailles également dans d’autres domaines liés à l’écriture, ou la correction te suffit à vivre ?

J’exerce exclusivement l’activité de relectrice-correctrice, et je compte bien arriver à en vivre sereinement un jour.

As-tu travaillé sur des livres auxquels tu es particulièrement fière d’avoir contribué ?

Oh ! là, là ! Il y en a un paquet ! Puisqu’il faut faire un choix, je citerai l’intégrale de Clark Ashton Smith, publiée par Mnémos, où toute l’équipe a abattu un travail de folie (aujourd’hui encore, je vénère comme une relique sacrée mon coffret-auquel-personne-ne-doit-toucher, qui trône dans mon bureau), la trilogie des Sœurs Carmines, d’Ariel Holzl (chez Mnémos, toujours), dont je suis fan absolue (ce n’est pas pour rien que mon plus jeune chat s’appelle Monsieur Nyx), la monographie Lovecraft : Au cœur du cauchemar, publiée par ActuSF, bien sûr, Darryl Ouvremonde d’Olivier Peru, Rémi Guérin et Nicolas Mitric (j’ai eu la chance d’être la première à découvrir la version finale du roman et d’assister aux tout derniers ajustements), la série des suppléments du jeu de rôle de hard SF Eclipse Phase, publié par Black Book Éditions, pour le travail de TITAN accompli (pardon pour cette vanne à deux balles que seuls les initiés comprendront !). Sans oublier la revue Carbone qui est géniale, ni plus ni moins.
Je me rends compte que, pour une raison ou une autre, ces différents projets m’ont donné (ou me donnent encore, d’ailleurs) du fil à retordre, tiens !

Et au contraire, sans forcément donner les titres, y a-t-il des ouvrages pendant la correction desquels tu te disais « bon, c’est vraiment pour remplir le frigo » ? Je te prie de ne pas dire « Les Mondes-miroirs » !

Allons, on a dit « pas de titres », voyons !
Plus sérieusement, ça arrive forcément, oui. L’avantage, quand le projet m’intéresse moins, c’est que j’ai moins d’effort à faire pour me détacher du texte et rester concentrée : si je me laisse emporter par le récit, mon attention se relâche et je risque de laisser passer des choses.
En fin de compte, même quand le sujet ne me plaît pas, ça me permet d’aiguiser mon œil, d’entretenir mes réflexes, de progresser. Et pouvoir remplir le frigo, ça compte aussi.

Afin de faire saisir aux lecteurs l’importance de ton travail, est-ce que tu peux nous dire à combien tu estimes le nombre moyen de tes corrections sur un roman, même très bien écrit, qui est en plus déjà passé par les mains de l’éditeur ?

En fait, je ne compte absolument pas mes corrections… mais comme Word le fait pour moi, prenons un exemple concret, où le texte était déjà très propre : pour Les Mondes-miroirs, j’ai effectué 2 170 révisions au total, dont 22 modifications de mise en forme et 48 commentaires ajoutés.
C’est vraiment très variable d’un projet à l’autre, selon le travail qui m’est demandé.

En tant que correctrice, tu n’as normalement pour travail que de corriger les dernières erreurs de forme d’un livre déjà presque terminé… Cependant, est-ce qu’il t’arrive d’être tentée, lorsque tu en rencontres, de souligner les potentielles erreurs de fond, moments faibles ou passages inutiles que tu peux rencontrer ? Quelle est ta politique professionnelle sur ce point, sur ton possible apport « extra-correction » ?

Dans la mesure du possible, je fais le travail que l’on me demande de faire. Si l’on me demande de me cantonner à un simple « décoquillage », je ne vais pas me lancer dans la réécriture de la moitié du livre sur lequel je travaille, quand bien même ça me démangerait. Premièrement, parce que ça prend beaucoup plus de temps et que les délais sont souvent très serrés. Ensuite, chacun son rôle : en tant que prestataire de services, on me demande de fournir un travail précis. Je m’efforce donc de faire le travail pour lequel je suis payée. Bien sûr, si des répétitions me sautent aux yeux ou si une formulation ne me semble pas claire ou trop lourde, je vais signaler tout ça, voire faire des propositions (mais sous forme de commentaires, jamais directement dans le texte : libre à l’éditeur et/ou à l’auteur d’en tenir compte ou non).
Cela étant, selon les projets, on fait aussi appel à moi pour mener un travail plus approfondi, dans le cadre duquel je dois notamment vérifier les données indiquées (les dates, les noms propres, les titres d’œuvre, les coordonnées, etc.), voire travailler sur le style et reformuler tout ou partie du texte qui m’est confié.

Là, sur Les Mondes-miroirs, tu as donc travaillé sur un roman de fantasy… En la matière, je ne pense pas qu’on ait été les pires, mais les domaines de l’imaginaire regorgent souvent de termes inventés, de langues fictives, de néologismes… Est-ce que c’est une difficulté spécifique pour toi, ou c’est marginal, en termes de travail, sur ce type de romans ?

Quand je dois travailler sur épreuves papier, ça complique les choses, oui, surtout lorsque les graphies sont bien tarabiscotées. Fort heureusement, soit je dispose au moins d’un fichier PDF me permettant de faire des recherches pour vérifier et homogénéiser certains points (notamment la typographie, souvent un vrai casse-tête), soit je travaille sur fichier Word, ce qui me permet de m’appuyer en plus sur le logiciel Antidote : je crée un dictionnaire propre à l’ouvrage en question et j’y recense tous les termes spécifiques à l’univers en question. Ça peut prendre beaucoup de temps, mais c’est une aide précieuse… même si ce n’est pas infaillible, attention !

Généralement, es-tu en contact avec les auteurs des livres que tu corriges ? Si ce n’est pas le cas, penses-tu que ce serait préférable, ou au contraire, que ça risquerait de ralentir ton travail ?

Eh bien, c’est plutôt rare, en fait. De même, je n’ai en général que peu de contacts avec les éditeurs qui vont traiter mes propositions, sauf dans le cadre de certains projets particuliers. Discuter avec les auteurs et/ou les traducteurs prend forcément plus de temps (surtout que je suis « un peu » bavarde, tu l’auras remarqué), mais c’est toujours instructif, et ça permet à chacun d’apprendre plein de choses. Bon, il faut que ça reste dans la limite du raisonnable, bien sûr !
Et lorsque j’ai l’occasion de rencontrer les auteurs et/ou les traducteurs des livres que j’ai corrigés, je prends mon courage à deux mains pour aller me présenter (je suis une grande timide qui se soigne, sans compter que j’ai toujours un peu la trouille de m’être loupée, ou que mon travail ait été mal « vécu ») et échanger quelques mots.

Quelles sont les erreurs de langue auxquelles tu es confrontée presque à chaque fois ?

Généralement, il s’agit soit d’erreurs d’inattention, soit de subtilités, comme la distinction entre « à nouveau » et « de nouveau », ou la confusion entre « (r)apporter » et « (r)amener », par exemple. Il m’arrive aussi de relever quelques pléonasmes (comme « se figer sur place »), quelques capitales non accentuées, anglicismes et calques (comme « réaliser », « perdre conscience », « lié à », « être en charge de », etc.) ou tournures qu’on va s’autoriser à l’oral, mais qui conviennent rarement à l’écrit (même si sur ce point, tout est affaire de contexte, comme souvent), comme « par contre », « du coup », « au final », « suite à », « au niveau de », etc.
Il n’est pas rare que la ponctuation ait besoin d’un rafraîchissement, aussi.

Aurais-tu une règle de français bien cachée à nous balancer, histoire d’alimenter le cliché selon lequel notre langue serait horriblement retorse ?

Les règles tordues, ça ne manque pas ! Entre les règles d’accord des adjectifs de couleur (dit-on « des vaches noires et blanches » ou « des vaches noir et blanc » ?), celles de l’accord du participe passé des verbes pronominaux ou après le verbe « laisser », par exemple, il y a de quoi s’arracher quelques cheveux. Sans oublier les trop souvent oubliées règles de typographie (rien que les règles d’usage des majuscules, c’est tout un poème). Heureusement pour moi, j’ai la chance d’avoir une sacrée tignasse !

Un ouvrage sur lequel Fabienne a bossé,
et où j’espère vraiment qu’elle n’a laissé aucune faute.

Quelle est ton opinion concernant l’idée selon laquelle les Français seraient de plus en plus mauvais en orthographe ? Tu as l’impression que c’est vrai ?

Je ne sais pas vraiment dire dans quelle mesure le niveau de maîtrise de l’orthographe des Français baisse. Ce que je constate au jour le jour, c’est que certains semblent avoir jeté l’éponge : parfois, ils ont de réelles lacunes qu’ils se sentent impuissants à combler ; parfois, ils ont simplement la flemme de se relire ou de vérifier un point un peu délicat (et puis, ne pas faire de fautes n’est pas vraiment important, puisque tout le monde en fait…). Au contraire, d’autres sont sûrs d’eux, ce qui ne les empêche pas de se tromper parfois. À ce propos, l’une des qualités indispensables à un bon correcteur, c’est de savoir douter.
Pour revenir à ta question, je suis justement tombée il y a quelques jours à peine sur une étude dont les résultats me semblent un peu inquiétants. On proposait à un panel de personnes trois versions de deux sites d’e-commerce : une version avec des fautes lexicales et grammaticales, une autre avec des fautes typographiques (fautes dites de frappe : lettres manquantes, en doublon ou interverties), et une dernière sans fautes. Les personnes interrogées repéraient uniquement les fautes de frappe et ne relevaient aucune des « vraies » fautes. Ce qui ne les empêchait pas de s’insurger au sujet de ces « fautes d’orthographe qui décrédibilisent totalement le site ». La même étude indique en parallèle qu’un Français sur deux reconnaît commettre des fautes récurrentes, en particulier en conjugaison et en grammaire. Bref, je ne crois pas que tout ça soit très rassurant, en fin de compte.
Ce qui est certain, c’est que personne n’est à l’abri de faire des fautes, même quand on est censé maîtriser la plupart des règles du français sur le bout des doigts : le fait d’être concentré sur le fond plutôt que sur la forme ou le manque de temps suffisent bien souvent à nous jouer des tours.
Faire des fautes, ce n’est pas un problème en soi – puisqu’on peut les (faire) corriger –, mais laisser des erreurs de grammaire, de vocabulaire, de syntaxe ou de typographie risque au mieux de nuire au confort de lecture, au pire de dénaturer le propos tenu. Dommage, non ?
À terme, du travail en plus pour les correcteurs, peut-être ? Du moins, je l’espère !

Comme tu le disais, tu travailles également pour des particuliers ; les gens que ça intéresse peuvent te contacter par quels biais ?

C’est facile : je dispose d’un site vitrine sur Internet et je suis présente sur Facebook et sur LinkedIn. Mais le plus simple est peut-être de m’envoyer un e-mail : fabienne.riccardi [AT] loeildelyncee.com.

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3 réflexions sur “Les Mondes-miroirs : interview de la correctrice Fabienne Riccardi

  1. Lucille dit :

    Si je savais que la plupart des maisons d’édition faisaient appel à des graphistes / illustrateurs indépendants pour les couverture, j’étais par contre persuadée qu’elles avaient des correcteurs salariés ! Cette série d’interviews est une super idée !

  2. Orthogone dit :

    Les publications d’entretiens avec des correcteurs indépendants sont assez peu courantes. Étant dans la même situation, c’est avec plaisir que découvre la manière de faire de « confrères » que nous ne croisons jamais !
    Beaucoup de points communs, avec une nuance significative : j’ai des contacts systématiques avec les auteurs à des moments divers. Malgré le temps que cela prend, c’est un moment privilégié lorsqu’il est préparé : c’est très inhabituel et marque en général les auteurs, mêmes ceux déjà largement publiés.
    Je fais aussi beaucoup de mise en pages car je suis souvent – hormis le graphiste ou l’illustrateur – seul à intervenir sut tout l’intérieur du livre.
    Par ailleurs, j’ai réussi à obtenir de deux de mes éditeurs qu’ils m’inscrivent dans le livre comme relecteur. C’est gratifiant pour moi, valorisant pour le métier et a un effet surprenant sur les lecteurs qui semblent redécouvrir avec plaisir qu’il y a des correcteurs. Les retombées en termes d’image sont indéniables.

    Bonne chance et bons clients pour l’Oeil de lynx !

  3. […] des métiers de l’ombre figurent, auprès des traducteurs, les correcteurs. Je relaie ici l’interview d’une amie de longue date qui fait des merveilles dans ce domaine, Fabienne […]

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