Gabriel Tallent : « My Absolute Darling »

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6 juillet 2018 par Vincent

   Ce foutu roman est resté bien trop longtemps au fond de mon sac, c’était n’importe quoi. Je l’avais acheté en octobre dernier, à Londres, et je l’avais posé dans un coin en attendant de finir de lire d’autres livres qui attendaient leurs tours depuis plus longtemps que lui. Et lorsque finalement je l’ai ouvert, on était déjà fin avril. Il venait juste de sortir en français et tout le monde en parlait déjà, donc je suis passé pour une nouvelle victime de la hype, ALORS QUE J’ETAIS SUR LE COUP AVANT VOUS, OK ?! Que ce soit bien noté.
Toujours est-il que ce roman, je ne l’ai refermé qu’hier, soit quand même deux bons mois plus tard. Alors qu’il n’est pas particulièrement long et que d’habitude il me faut genre une semaine pour lire un livre, quoi.
Et pourtant, bizarrement, à aucun moment je ne l’ai trouvé mauvais, loin de là. Parfois il tire un peu en longueur, mais jamais de manière abusée. Donc je ne sais pas. Sans déconner, même le Ulysses de James Joyce je l’ai lu plus vite. Alors putain de merde, pourquoi j’ai mis aussi longtemps à finir My Absolute Darling, le premier roman de l’Américain Gabriel Tallent ? Je n’en sais foutre rien, sincèrement.

   C’est pas à cause du côté glauque de l’intrigue, en tout cas. Même si on est face à un bon score de malsain, avec l’histoire de cette ado qui vit seule avec son père survivaliste, violent et incestueux, j’ai déjà lu pire (coucou, Ryu Murakami !). Ces sujets ne me font pas peur, même si clairement, là, y a besoin d’un petit disclaimer pour les lecteurs que ça pourraient déranger. On a plusieurs scènes de viols pédo-incestueux en full frontal, de la vraie grosse violence psychologique (la scène des tractions, la scène de l’os à retirer… Les autres lecteurs verront direct de quoi je parle), de la vraie tension… Mais non, tout ça était parfaitement maîtrisé, et jamais complaisant.

   Le style ? Peut-être un peu. Turtle, l’héroïne du roman, passe beaucoup de temps à zoner dans les bois, et régulièrement je me perdais dans les énumérations de plantes et le lexique de randonneur, surtout que j’ai lu le roman en anglais et que je galérais question vocabulaire.
Et puis Turtle, sur qui la focalisation reste du début à la fin, passe également beaucoup de temps à zoner dans sa tête, sans forcément réussir à articuler de pensées claires. Elle n’est pas conne, c’est pas ça, mais elle est très instinctive. Réfléchir, organiser ses idées, c’est pas facile, pour elle. Et forcément, ça rend la narration lente, hésitante…
Et on s’approche peut-être là de pourquoi j’ai mis autant de temps à finir ce roman.

   Parce qu’avant tout, My Absolute Darling est un livre sur l’hésitation. Sur la temporisation des choses désagréables qu’on doit faire.
Turtle se rend bien compte, dès le départ, que sa situation est merdique. Genre vraiment très merdique. Elle le sait. Elle sait que son père est fou, dangereux, elle sait qu’elle ne devrait pas le laisser la violer, elle sait qu’elle devrait se casser, elle sait qu’elle ne devrait pas avoir autant d’armes à feu chez elle, elle sait qu’il existe un monde en-dehors de leur maison en ruines, un monde dont elle a envie et que son père lui interdit de rejoindre. L’adolescence, l’amour, les autres, le monde entier… Tout ça, elle n’y a pas droit, parce qu’elle n’est qu’à lui, qu’il n’est qu’à elle, qu’il l’aime et qu’elle doit l’aimer aussi, parce qu’il le lui répète tous les jours. Tout ce qu’il fait c’est pour elle, elle l’a intégré, ça. Et pourtant elle sait que c’est faux. Mais elle sait aussi que c’est vrai, d’une certaine façon.
Ouais, c’est de ça, en vrai, dont parle le roman. De ces choses qu’on sait devoir faire, pour notre propre bien. De ces relations toxiques auxquelles on devrait couper court, de ces décisions difficiles qu’on devrait prendre, de toutes ces choses qu’on ne fait finalement pas, qu’on remet à demain en permanence parce qu’on a peur de blesser ceux auxquels on tien, même quand ce sont des ordures.
Les deux tiers de ce roman sont presque uniquement consacrés à ça. A comment on peut parfaitement voir ce qu’est « la bonne chose à faire », de manière indiscutable, et pourtant se trouver mille raisons de ne pas la faire.

   En vrai je suis presque content d’avoir lu ce roman aussi lentement. C’était un rythme qui convenait à cette thématique. Et même si ça a duré deux mois, j’ai pensé à Turtle presque tous les jours. Elle est cool, cette meuf.

En France le roman est sorti chez Gallmeister.
Je te dis ça si tu veux pas galérer comme moi avec les noms de plantes.

   Après, histoire de donner une valeur ajoutée (toute relative quand même) à cette critique, My Absolute Darling m’a quand même posé pas mal de questions sur la nature même d’un roman, en 2018. Sur ce qu’on en attend, sur ce qu’est un livre, limite. Parce que donc, pendant deux tiers du roman, on suit les errances physiques et mentales de Turtle, qui se débat intérieurement pour décider de ce qu’elle doit faire vis-à-vis de son père. C’est très bien écrit (presque trop, je sentais Gabriel Tallent un peu fier de lui de temps en temps), très contemplatif (même si déjà bien hardcore), ça réfléchit plus que ça n’avance… Et pourtant, à aucun moment je n’ai douté de la nature du roman : il allait s’agir d’un thriller, au sens large.
Ce livre ne s’adresse évidemment pas à des primo-lecteurs, et pourtant, il tente un mélange des genres qui m’a semblé un peu vain. Tout, dans sa mécanique narrative, permet de savoir, de manière certaine, que forcément, on allait suivre Turtle jusqu’à ce qu’enfin elle trouve une raison suffisante pour se rebeller contre son père. Et forcément, ça allait se finir en confrontation violente et en explosion finale. On le sait, parce qu’il y a des citations d’autres auteurs de thrillers sur la couverture qui nous disent tous que ce roman est un chef-d’oeuvre du genre. On le sait, parce que probablement, suivant les éditions, sur cette même couverture il doit parfois y avoir écrit « thriller » en toutes lettres. On le sait, parce que quand, à mi-parcours, on nous dit que peut-être Turtle va s’en sortir, on voit bien qu’il nous reste encore la moitié du roman à lire et que forcément, le dénouement n’est donc pas pour tout de suite.

   C’est chiant, un livre, hein ? On peut difficilement cacher au lecteur ce qu’il est. Où il va. Faudrait trouver un moyen de ne pas savoir du tout combien de pages il nous reste, ni à quel genre l’éditeur a décidé de le faire appartenir. Arracher la couverture, séparer les pages et ne les lire qu’une par une. Devenir un genre de psychopathe, quoi.

   Maintenant que j’ai enfin fini My Absolute Darling, je ne sais au final pas tout à fait ce que j’en pense. Je ne sais pas si je l’ai aimé ou pas, si je veux ou non vous le conseiller. Je sais qu’il m’a accompagné un bon moment et que j’aime Turtle, et que le style très naturaliste de Tallent est chouette, et va sûrement l’être encore plus sur ses prochains romans. Je sais que ça dit des trucs pas mal sur la misogynie, qu’il y a une chouette métaphore filée avec la nature sauvage, que la progression de Turtle est très subtile… Mais je ne sais toujours pas si j’aime My Absolute Darling. J’ai l’impression que le roman peut autant être abordé comme un sous Stephen King marketé pour être lu sur un quai de gare que comme autre chose, de radicalement différent. Un roman lent, profond, sur l’hésitation, la responsabilité vis-à-vis de soi-même, le sacrifice aux autres, l’héroïsme.
Tout en reprochant finalement à My Absolute Darling de finir de manière trop évidente par être ce qu’il est, un « simple thriller », lorsque j’y repense, je n’arrive justement plus à savoir ce qu’est ce roman.
C’est peut-être dans cette incertitude que se trouve la valeur que je donne à ce livre.

   Oh et puis merde, allez, si, je l’ai aimé et je vous le conseille.

   Bonus stage : un autre angle possible pour parler de ce livre, un angle qui m’intéresse tout particulièrement étant données mes dernières expériences éditoriales en date, c’est qu’on est là face à l’un de ces rares cas de romans ayant pour protagoniste une adolescente, sans pour autant être « un roman pour adolescents ». Rien que ça, ça fait plaisir. J’aimerais vraiment que les éditeurs arrêtent de dire aux gens ce qu’ils doivent lire selon ce qu’ils sont. J’aimerais vraiment que les éditeurs arrêtent de dire comment on doit considérer leurs livres. J’aimerais vraiment que les éditeurs arrêtent. De manière générale. Auteurs comme lecteurs, on y gagnerait énormément. Laissez-nous décider de ce que sont nos livres, à nous qui les lisons et les écrivons.

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