No[more]Life

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29 avril 2018 par Vincent

   Ceux que cet article pourrait intéresser le savent sûrement déjà : depuis deux semaines, la chaîne de télé Nolife est morte.
Ne pas hésiter, ici, à insérer quelques jeux de mots faisant le lien entre cette suscitée mort et le nom de la chaîne. Prendre exemple sur le titre de ce billet, outrageusement grandiose.
Pour ceux que cet article pourrait intéresser quand même mais qui ne connaissaient pas Nolife, c’était donc une chaîne de télé câblée qui traitait principalement (voire uniquement) de jeux vidéo, du Japon au sens large, de ce que je suis malheureusement bien obligé d’appeler « la culture geek », et de j-pop.
Bref, la chaîne portait bien son nom, et s’adressait à une population de gens mal intégrés, en surpoids, avec de l’acné et une collection de figurines d’écolières à moitié nues susceptible de mettre mal à l’aise le plus endurant des tueurs en série.
Oui, je viens de faire une énorme généralisation bien dégueulasse des geeks, mais en même temps, ils sont habitués : ils y ont droit en permanence. Je suis bien placé pour le savoir, puisque j’en suis moi-même un.
#ComingOut

Mon profil PSN, pour prouver mes dires.

   Alerte à l’évidence : plus le temps passe et plus j’ai l’impression qu’en fait, quasiment toute ma génération est une génération de geeks. On a tous été biberonnés aux mêmes dessins-animés japonais, on a tous eu les mêmes jouets Maîtres de l’Univers ou Chevaliers du Zodiaque (je sais, les vrais disent Saint Seiya, me casse pas les couilles tout de suite, cet article va être long), on a tous maté les mêmes films d’horreur, joué « aux mêmes jeux de rôles, avec les mêmes thèmes », pour citer Fabe, un rappeur qui n’imaginait probablement pas être un jour utilisé dans un article sur Nolife.
Ce qui a fait la différence entre les gens qui s’en sortent et ceux qui sombrent définitivement dans les abysses des cheveux gras et des animes sous-titrés, c’est, je crois, le degré d’importance accordé à tout ça, dans l’intensité de la passion, mais aussi dans le temps consacré chaque semaine à ces loisirs. La différence, en gros, entre le mec qui a une PS4 et s’amuse un peu sur Uncharted le week-end, et celui qui y joue cinq heures tous les soirs pour avancer dans Danganronpa ou Gradius V. Ou la différence, à l’époque du collège, entre ceux qui, comme moi, collectionnaient les cartes Magic et ceux qui préféraient ne pas se faire taper dans les couloirs.
Il y a toujours eu, cela dit, des points de convergence sur lesquels quasiment tout le monde se mettait d’accord : Dragon Ball Z. Les jeux vidéo dans leur acceptation la plus large. Les films d’horreur. Des trucs que presque tout le monde aime, voire même aime beaucoup, et qui faisaient un peu office de passerelles entre la culture geek et la culture mainstream. Des trucs cool, objectivement, que tu pouvais adorer ouvertement sans passer pour un putain de weirdo à éviter à tout prix.
Pourtant, il faut bien se rendre à l’évidence, ces déviances autorisées n’étaient pas suffisantes pour tout le monde, puisque justement, ces weirdos, ils existaient quand même.

Là ça doit être un peu évident, maintenant, mais je n’ai évidemment aucune idée d’où je vais avec cet article, hein. Continuons en freestyle.

   Je ne sais pas du tout comment/pourquoi je suis moi-même parti du côté obscur de tout ça. Je n’ai pas l’impression que ça ait été progressif, en tout cas. Aussi loin que je peux m’en souvenir, j’ai toujours kiffé de manière démesurée les univers imaginaires, les trucs avec des monstres, les Livres dont vous êtes le héros, les figurines Game Workshop, les mangas, les comics, les films qui faisaient peur… Tout ce qui avait plus de couleurs que la réalité. Je n’ai sincèrement pas la moindre idée de ce qui a pu être le déclic initial. Les livres que je lisais quand j’étais gosse ? Mes premiers dessins-animés ? Je n’en sais rien. Et je m’en fous, en vrai. Voilà, j’étais dedans, et je sais que c’est un énorme cliché, mais ça m’a permis de tenir, à certains moments.
L’heroic fantasy et la science-fiction étaient là quand je n’aimais pas ce que j’étais et quand la vie me paraissait à chier. Les mangas et les comics m’ont fait oublier mon manque d’assurance et de vie sociale. Et puis merde, juste, la première fois que j’ai vu Aliens, c’était simplement le meilleur film de ma vie, un truc qui défonçait absolument tout ce que j’avais pu voir auparavant, et voilà. A aucun moment j’ai vu le moindre intérêt à ne pas partir dans cette direction.
Comme n’importe quelle autre personne qui correspond à peu près à toute cette description protéiforme, je me suis spécialisé dans certains trucs. Les monstres, les jeux vidéo, la littérature d’horreur… Les mangas et les comics, finalement, j’en suis resté à la surface, encore aujourd’hui. Au-delà de Dragon Ball et de Battle Chasers, il y a peu de titres dont je sois « expert », et c’est bien comme ça aussi.

Si tu ne connais pas Battle Chasers, il n’est jamais trop tard. Par contre je préviens, ça se termine sur un gros cliffhanger et ça fait quinze ans qu’on attend la suite.

   Ouais, de manière générale, tout ce pan de pop-culture que je me suis crée m’a vachement aidé… Tout en, probablement, constituant également un obstacle réel à ma vie sociale.
C’est un peu le paradoxe du geek : ces refuges de l’imaginaire qu’on cultive pour échapper au désespoir de la vie quotidienne, on en aurait probablement moins besoin si, justement, on ne les cultivait pas.
C’était criant au collège, mais ça reste encore vrai à l’âge adulte : si tu t’intéresses plutôt au foot et aux films mainstream qu’à la série des Alien et à Warhammer, t’as quand même vachement moins de chances d’être vu comme le gars chelou auquel on n’a pas envie de parler.
Mais je le disais plus haut : ces univers imaginaires, ils ont plus de couleurs que la vie. Plus d’attraits, plus de trucs à nous dire, peut-être. J’avais goûté, je ne pouvais plus les abandonner.
Alors petit à petit, je suis surtout devenu pote avec des gens qui avaient les mêmes goûts que moi. Mes meilleurs amis étaient mes compères de Warhammer 40 000, la première fille avec laquelle je suis sorti m’a proposé d’aller voir Le Seigneur des Anneaux comme premier date, tout ça tout ça.
Avec les temps, les geeks se sont eux aussi fait leur petit réseau social parallèle, pour éviter la solitude et l’exclusion.

Warhammer-40000-2nd-Edition-Games-WorkshopLa nostalgie est forte, à la vision de cette seule photo.

   Pourtant, à certaines périodes de ma vie, je suis un peu sorti de ça quand même, sans jamais vraiment le vouloir activement. A la fin du lycée et au début de la fac, par exemple. En découvrant la musique indépendante, le punk, tous ces trucs, j’ai progressivement remballé ma Playstation et mes comics, je me suis mis à sortir beaucoup plus, à rencontrer des personnes différentes, plus « intégrées au monde normal », et pendant quelques années je n’ai plus tellement été un geek, je pense.

   Et puis je suis retombé dedans, totalement, en partant de chez mes parents. En me retrouvant seul à Paris, sans trop de gens à qui parler, sans trop d’idées sur ce que je voulais faire de ma vie, sur ce que je valais en tant qu’être humain. J’ai eu besoin de retrouver un peu de réconfort, d’offrir à mon cerveau paniqué des endroits où se détendre. J’ai recommencé à acheter des jeux vidéo et des bandes-dessinées.
Et, également, j’ai découvert la chaîne Nolife, qui venait juste d’être créée.

   Toute la journée, cette chaîne passait des trucs complètement improbables pour l’époque : des clips de j-music, des émissions d’une heure où un mec à la limite de l’autisme commentait d’une voix monocorde sa partie parfaite sur Shinobi, des reportages ultra poussés sur des shoot ’em up obscurs… C’était ouf. L’existence même de cette chaîne, je veux dire.
C’était une bande de geeks en phase finale qui s’étaient réunis dans un garage avec deux caméras et trois micros, et qui, par un miracle difficile à comprendre, avaient réussi à gratter une autorisation d’émettre sur la télé nationale.
Au départ (et même à la fin, en vrai), tout était en carton, les décors tenaient avec des élastiques, les animateurs avaient des têtes pas possibles, c’était bancal, ça se cassait la gueule tout le temps, ils avaient encore moins de budget que moi, c’était pathétique… Pathétique et absolument génial. C’était des mecs qui me ressemblaient, pour de vrai, des moches et des outcasts qui ne s’excusaient pas, à aucun moment, jamais, d’aimer ce qu’ils aimaient, d’être ce qu’ils étaient.
Ce n’était pas « revendicatif », ça n’avait pas pour but de convertir de nouvelles personnes à cette culture. C’était presque le contraire. C’était tellement pointu et barré qu’à mon avis, d’entrée de jeu, ça s’est réservé à un public de gens qui savaient parfaitement qui étaient Bardock, Melissa Benson ou Clover Studio. C’était un refuge pour geeks isolés qui se retrouvaient entre eux devant une télé qui, pour la première fois, les comprenait.

 
Bon, ça parlait aussi de j-music. C’est un sujet autrement problématique, comme le prouve cet étonnant support vidéo.

   Pendant plusieurs années, j’ai été un fidèle de cette chaîne. Pendant toutes mes études de FLE, en fait, et même encore un peu après. Tous les soirs je rattrapais les programmes sur internet en rentrant des cours ou du boulot, je mangeais mes pâtes devant, assis dans un coin de mon studio minuscule avant de me finir sur une partie de Borderlands en oubliant de faire mes devoirs pour le lendemain (confession pour ceux qui ont lu mon roman Nightwork : Borderlands premier et second m’ont fait sécher plus de journées de cours que n’importe quoi d’autre dans ma vie). Je suivais ce qui se passait sur Nolife, je regardais quasiment tout, et ça aussi, ça m’a permis de survivre à un chapitre de ma vie qui, sans forcément avoir été le pire, a probablement été le plus solitaire. Mes deux dernières années de fac sont vraiment un genre de flou à la surface duquel ne flottent que des souvenirs de journées toutes semblables, passées seul dans ce studio au sommet d’un immeuble paumé, ma manette de PS3 dans une main et mon absence de motivation dans l’autre.
Nolife ne me poussait pas à reprendre espoir, ok, mais au moins, elle me disait que je n’étais pas seul. Et à certains moments, rien que ça, c’est suffisant pour ne pas totalement sombrer dans l’apathie et le désespoir.

   Et puis au bout d’un moment mes études se sont terminées, ça a commencé à vaguement (emphasons tous ensemble ce « vaguement ») marcher pour moi niveau bouquins, ma vie quotidienne, sans devenir hollywoodienne, s’est un peu réveillée, et petit à petit j’ai moins regardé Nolife, sans néanmoins jamais couper mon abonnement à leur site de VOD.
Pourtant, pour le coup, mon intérêt pour cette culture geek ne s’était pas estompé à nouveau. J’avais compris, au fil du temps, de la publication de Teliam Vore, mon premier roman (dont Nolife avait d’ailleurs fait la pub), que le monde changeait, et moi avec lui. Je n’avais plus à m’excuser, moi non plus, d’aimer ce que j’aimais, d’être ce que j’étais. Au contraire, même. Peut-être qu’en réalité, l’épanouissement viendrait non pas en abandonnant mes goûts mal acceptés, mais en les sublimant, en parvenant à en faire quelque chose d’adressé à mes semblables.
Ca, pour le coup, ça s’est fait progressivement, mais aujourd’hui, je sais que j’assume bien mieux mes goûts et mes envies, et que je n’ai plus la moindre intention de m’excuser d’écrire des trucs chelous ou de jouer aux jeux vidéo cinq heures par jour.

La couverture de Teliam Vore était méga gênante, par contre. Mais c’est un souci qui sera réglé en août prochain. Ouais, c’est du teasing.

   Par contre, un truc qui n’avait pas trop changé, c’était Nolife, justement. Pendant les onze ans qu’a duré cette chaîne, elle a traîné derrière elle, chaque jour, des problèmes financiers qui ne sont allés qu’en grossissant. Chaîne de niche, elle est paradoxalement devenue chaîne d’ultra niche à mesure que la culture geek se démocratisait, et chaque année, quasiment, on voyait leur cheptel d’émissions se réduire, les moyens s’amenuiser… Il y a genre deux ans, quand ils ont été obligés de virer la totalité de leur rédaction jeux vidéo (dont une partie s’est recyclée dans cet excellent podcast), ça a été la fin pour moi. Je crois sincèrement que depuis la rentrée 2016, j’ai dû passer à peine dix fois sur Nolife. Non pas que leurs sujets de prédilection ne m’intéressaient plus, mais simplement, ils les abordaient désormais dans de moins bonnes conditions que tout un tas d’autres médias auxquels j’avais accès. Moins bien que je ne pouvais le faire avec mes potes autour d’une bière et d’une partie de Street Fighter, parfois.

 
Parce qu’il n’y a pas de mauvaises raisons de foutre cette vidéo quelque part.

   Donc, quand il y a un mois ils ont annoncé que cette fois c’était réellement la fin et qu’ils cesseraient d’émettre mi-avril faute de moyens, je n’ai pas été plus affecté que ça. J’avais déjà fait mon deuil. Pour moi, la chaîne était sous assistance respiratoire depuis un moment, et l’idée qu’elle soit enfin débranchée me semblait être une bonne nouvelle pour sa dignité.
Je le pense encore, d’ailleurs. Privée des moyens d’être plus pertinent qu’un autre, cernée par des concurrents nouveaux sur Youtube et Twitch, Nolife ne justifiait plus son existence que par son passé. Ils s’acharnaient à exister parce qu’ils avaient existé, rien d’autre.
Mais, poussé par un élan de nostalgie qui m’a un instant ramené à ce studio minuscule, à ces soirées d’hiver passées à bouffer des pâtes assis seul devant mon ordi, j’ai regardé la soirée d’adieu de la chaîne.
J’ai versé ma larme.


La toute fin de la chaîne. Si tu l’as connue, tu vas chialer. Si tu ne l’as pas connue, tu vas te faire chier pendant dix minutes.

   Le monde a changé, les geeks sont désormais partout… Mais comme je le disais au début, il y a quand même une sacrée différence entre le mec qui s’amuse sur Uncharted le week-end et celui qui collectionne tous les goodies liés à la série des Persona. Et Nolife, clairement, s’adressait à la deuxième catégorie. Et elle nous disait qu’on n’était pas tout seuls. Et désormais nous le savons.
Franchement, ça aura été cool. J’adore l’idée que cette chaîne ait existé. Elle m’a aidé à supporter trois/quatre années vraiment vides et froides de ma vie. Elle m’a permis de me dire qu’en réalité, je n’avais pas à m’excuser d’être qui j’étais. Elle a été un ami dont j’avais besoin à un moment.
Je suis content d’avoir été présent à son enterrement, et j’espère que tous ceux qui ont participé à cette aventure en seront fiers. Il y a de quoi l’être. Je suis sûr que vous avez aidé plein de gens comme moi. Vous avez eu plein d’enfants. On se souviendra de vous.

   Cet article était trop long, n’allait nulle part, ne disait rien d’intéressant, ne s’adressait qu’à des initiés, mais je suis content de l’avoir écrit. « Il n’y a pas que la vraie vie, dans la vie ». Il n’y a pas que les choses importantes qui soient importantes, non plus.
Même les pires moments peuvent donner des chouettes souvenirs, quand ils ont été vécus avec les bonnes personnes. C’était un chapitre de ma vie, cette chaîne.
Bah. Faites ce que vous voudrez de ce texte. Je ne sais plus trop ce que je voulais y dire, mais je crois que je l’ai quand même dit quelque part. A vous de le trouver ou non. Bises. Merci à l’équipe de Nolife.

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2 réflexions sur “No[more]Life

  1. Gwenaëlle dit :

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