David Bry : « Que Passe L’Hiver »

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23 décembre 2017 par Vincent

   Triple complication que cette critique du roman Que Passe L’Hiver, du Français David Bry.
D’abord, c’est mon premier article depuis deux mois, et il va falloir que je trouve un moyen de ne pas vous servir le couplet habituel sur mes excuses les plus plates, le train fou de la vie, et toutes les conneries qui s’ensuivent.
Ensuite, il s’agit d’un roman de fantasy, genre avec lequel j’entretiens depuis des années une relation conflictuelle.
Et enfin, David Bry est un pote, donc je vais devoir maquiller un odieux copinage en objectivité apparente.

   Bon, pour le premier point, on n’a qu’à dire qu’on s’en fout, et se souhaiter aux uns et aux autres un bon retour sur ce blog. Hop, voilà, c’est réglé.
Et pour les points 2 et 3, en réalité, je ne m’en fais pas trop. Parce que Que Passe L’Hiver est un excellent roman, et que fantasy ou non, pote ou non, j’ai envie de vous en parler. Je compte sur vous pour croire en ma probité.
Et oui, c’est la première fois que j’utilise le mot « probité ».

    Que Passe L’Hiver raconte l’histoire de Stig, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui appartient au clan des Feyren. Tous les hivers, comme les trois autres clans de la Clairière, les Feyren se rendent au Wegg, une montagne située au centre de l’immense territoire qu’ils se partagent. Là, le soir du solstice d’hiver, les quatre clans renouvellent leur allégeance au Roi de l’Hiver, le maître divin de ce royaume, et en profitent pour accessoirement se pinter la gueule et faire un banquet de trois jours avant que chacun ne rentre chez lui.
Bref, à la base, Stig est méga content de participer à son premier solstice. Après tout, ok, son père, le chef des Feyren, ne l’a jamais tenu en haute estime, et c’est déjà grillé que ce sera son frère aîné qui héritera du titre et que Stig restera l’éternel oublié, ok ok… Mais merde, le solstice, c’est la grosse fête, y a de l’alcool, des meufs, et un dieu avec des cornes de cerf, donc pour une fois qu’il va pouvoir y prendre part, c’est plutôt motivé que Stig entame avec le reste du clan la longue marche dans la neige qui le sépare encore du Wegg.
Sauf qu’une fois sur place, ça va rapidement se compliquer, pour lui comme pour tout le monde. Les accidents étranges vont se succéder. Puis les morts inexpliquées. Puis il va rapidement devenir évident que quelqu’un, parmi les quatre clans, cherche à faire en sorte que ce solstice d’hiver soit le dernier.

   En vrai la fantasy, je te l’ai dit, c’est toujours compliqué, pour moi. Déjà, je vais pas faire semblant, je sais que j’ai du mal à complètement faire abstraction du poids des clichés culturels qui pèsent sur le genre. Dès que j’ouvre un bouquin de fantasy, j’ai immédiatement l’impression de sentir des boutons d’acné pousser sur mon visage, que mes lunettes triplent d’épaisseur, et que mon pucelage renaît de ses cendres. Trois sensations plutôt désagréables, je ne vous le cache pas.
Mais en plus, en fait, je crois que ce qui m’emmerde réellement, en fantasy comme en science-fiction spatiale, c’est tout ce délire du world-building, qui est pourtant l’un des intérêts premiers des amateurs du genre.
Le world-building, c’est un truc qui semble passionner la plupart des auteurs et des lecteurs de littératures de l’imaginaire, et d’une certaine façon, je comprends. En gros, il s’agit d’imaginer un monde différent du nôtre, avec ses propres règles, sa faune, sa flore, sa géographie, son histoire, ses coutumes… Et le but du jeu, évidemment, surtout après des décennies de compétition tacite entre les auteurs, c’est d’aller le plus loin possible dans l’imagination. Et vas-y que je te fous des règles physiques complètement chelous, et v’là qu’on dit que c’est un monde qui a une temporalité inversée, et allez que celui-ci il est peuplé par des démons préhistoriques vampires issus d’une dimension parallèle située dans l’espace mais en réalité ouverte depuis le passé par un culte oublié dont les ruines se trouvent au centre du territoire des morts-vivants-garous de l’île flottante du Mana Millénaire… T’as compris l’idée.
Et moi, je comprends sincèrement le plaisir qu’on peut tirer à ça… Pour ne rien te cacher, j’ai moi-même donné là-dedans avec mon premier roman, Teliam Vore, il y a quelques années.
Mais j’ai souvent l’impression que cette dimension, en fantasy, prend le pas sur toutes les autres, et notamment sur la construction de personnages, l’émotion et le propos. Une fois sur deux, quand j’ouvre un bouquin de fantasy, j’ai plus l’impression de lire un guide touristique imaginaire qu’un roman. Une bonne idée de contexte ne donne pas forcément matière à une bonne histoire.

   Mais, bonne nouvelle pour moi, dans Que Passe L’Hiver, le world-building est réduit au minimum syndical. T’as un grand territoire qu’on appelle la Clairière, quatre clans avec chacun un pouvoir spécifique (se transformer en animaux, se fondre dans l’obscurité, voir l’avenir dans ses rêves ou contrôler les esprits), une espèce de dieu avec des bois de cerf sur la tête pour chapeauter le tout, et c’est marre, roulez jeunesse, l’histoire peut commencer.
Non, t’as pas rêvé, je viens bien d’utiliser coup sur coup les expressions « c’est marre » et « roulez jeunesse ». 2017 se termine en fanfare.
   Que Passe L’Hiver n’a de fantasy que l’aspect, en réalité. Sa nature profonde, sa véritable identité, c’est celle d’un roman de passage à l’âge adulte. Avec juste quelques monstres et des combats à l’épée pour rendre ça moins chiant.

   D’un côté, une plaine intégralement recouverte de neige. Un horizon infini qui offre au regard une ivresse presque effrayante. Une page presque blanche.
De l’autre, Stig, un jeune homme mal-aimé, solitaire, qui est né avec un pied bot plutôt qu’avec l’amour d’un père. Un mec à peine sorti de l’adolescence, qui se pose pas mal de questions sur son identité, sur son destin, et qui ne voit comme réponse à sa place ingrate dans le monde que la résignation. Personne ne veut le voir, alors il essaie de se faire discret, il reste derrière et mène sa petite vie de son côté sans déranger personne.
T’as compris, avec ses cheveux noirs et ses monologues internes, Stig a tout de l’énorme emoboy qui chiale en écrivant des poèmes. Clairement, David Bry aurait pu facilement se chier, avec un tel personnage principal… Sauf que Stig a beau être le mal-aimé de service, c’est aussi un garçon intelligent, dynamique, et pas si tourné que ça vers l’auto-apitoiement. Un personnage, en réalité, auquel il est facile de s’identifier.
Et d’ailleurs, c’est lui qui, le premier, le seul, va se bouger le cul quand il deviendra évidemment qu’un complot a lieu dans l’ombre, visant à mettre fin au règne du Roi de l’Hiver. Et c’est lui, également, qui aura à prendre les décisions les plus difficiles. Et qui ne s’y dérobera pas.

   Bref, un décor hivernal parfaitement dépeint, un héros charismatique, tu veux quoi d’autre ?
Une ambiance teen-movie avec Stig qui se fait des potes chez les autres clans et qui mène l’enquête avec eux façon Goonies fantasy ? Tu l’as.
Une écriture entre souffle épique, drame shakespearien et conte antique ? Tu l’as.
Une tonalité crépusculaire, qui refuse de donner le sourire ? Tu l’as.
Une couverture magnifique ? Tu l’as.
Un huis-clos presque policier en mode whodunit ? Tu l’as.
Une fin surprenante et surtout surprenamment profonde ? Tu l’as.
Des questions sur le destin, la famille, la responsabilité, la solitude, l’amour, le pouvoir ? Tu les as.

   Je connais David depuis un moment, maintenant. Depuis que nous avons partagé le sommaire d’un recueil de nouvelles, il y a plusieurs années de cela. On s’apprécie, on bouffe ensemble de temps en temps, et surtout, on suit le travail l’un et de l’autre avec bienveillance. Il m’avait d’ailleurs fait l’honneur d’être l’un de mes primo-lecteurs sur mon roman Tifenn : 1 – Punk : 0.
Mais honnêtement, j’aurais pu tout autant fermer ma gueule sur Que Passe L’Hiver. David ne m’a rien demandé, ni évidemment un article, ni même un retour.
Sauf que j’avais envie d’en parler quand même. Parce qu’il s’agit du premier roman de fantasy que j’ai aimé depuis des années.
Et qu’il s’agit, également, d’une sacrée étape franchie dans le travail de David, qui signe ici, selon moi, un « Grand Roman ». Un truc qui lui survivra et qui pourra être apprécié, dans dix ou cent ans, par n’importe quel lecteur, quels que soient son parcours de vie ou ses goûts. Une histoire qui peut parler à chacun d’entre-nous, de par sa simplicité et sa profondeur.

   Que Passe L’Hiver est selon moi un excellent cadeau de dernière minute à mettre au pied du sapin. Et si ça peut faire au passage un peu de caillasse à un pote, on prend, hein !

   Pour commander le roman en version physique ou digitale (prends la physique, les éditions de L’Homme Sans Nom ont fait un chouette boulot éditorial), tu vas sur Amazon ou chez ton libraire favori, et tu te dépêches, parce que Noël c’est dans deux jours. Putain, il neige même pas…

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