PNL : « Dans la Légende »

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13 décembre 2016 par Vincent

   Fin d’une nouvelle année. Pas la plus facile, ni pour le monde ni pour moi. Les déceptions se sont enchaînées, à toutes les échelles possibles, et au final elles sont devenues la norme, l’état par défaut du quotidien. Ces dernières années on s’est tous habitués, je crois, au sentiment de défaite permanente, à l’absence d’espoir et d’aspiration comme normalité. Une espèce de désillusion chaque jour reconfirmée par les faits, par les saloperies qu’on se prend dans la gueule. C’est sombre, c’est triste, et j’aimerais beaucoup dire des trucs genre « reprenons-nous en main ! Levons la tête et marchons vers l’avenir, on peut réussir, nos vies nous appartiennent ». Ce serait cool d’avoir la conviction nécessaire à ce genre de discours. Certains l’ont. Ce n’est pas mon cas, actuellement.
Plus le temps avance et plus je doute de ce que je fais, et plus encore de pourquoi je le fais. Il y a une séduction sourde et poisseuse dans l’idée de devenir invisible, de ne plus rien tenter, de ne plus rien éprouver, de simplement attendre, assis seul dans une pièce sombre, sans se faire remarquer, que le temps passe et efface notre présence de l’histoire de l’humanité.

   De temps en temps, cependant, juste de temps en temps, il y a des moments un peu plus dégagés et lumineux. Des discussions, un élan amoureux, un paysage, des amis, un disque qui dit ce qu’on ressent, un livre qui nous tape sur l’épaule pour nous assurer que nous ne sommes pas seuls.
Ces moments sont rares, brefs, ils finissent souvent par se faner, mais ils sont là quand même, et ils permettent de continuer à avancer un peu, pas après pas, et de ne pas refermer derrière soi la porte de la pièce sombre. Ils créent parfois des souvenirs auprès desquels se réchauffer quand l’hiver arrive.

   Allez, nique ta mère avec ton intro dépressive de merde.
On fait le bilan de l’année. Et on commence avec le seul disque qui a réellement compté en 2016.

pnl-danslalegende

   J’aurais pu parler du fabuleux nouvel album de letlive., du blink-182 que probablement personne n’osait espérer aussi bon, des chouettes découvertes qu’on été Muncie Girls ou Chvrches (je sais, j’étais en retard), ou de mes plongées aussi nostalgiques que fréquentes dans les vieux disques d’Amen. J’aurais également pu mentionner la bande originale du jeu vidéo Life Is Strange, qui a transformé un excellent titre en chef-d’oeuvre.
Mais, d’une part, j’ai déjà parlé d’une partie de tout ça, et d’autre part, la vérité, c’est que LE groupe que j’ai écouté environ cent fois plus que n’importe quel autre cette année, ça a été, comme pas mal de Français, PNL.

   Sur ce blog, j’ai toujours du mal à parler de rap. Ca m’est arrivé une fois ou deux, mais toujours sur des trucs un peu à la marge du genre, sans jamais oser aborder le rap mainstream que j’écoute pourtant en bonne quantité.
Je te la fais rapide, mais en gros, je me sens illégitime, en tant que blanc de classe bourgeoise qui a fait des études de lettres, pour jouer le fan de rap. Je sens, je sais, qu’il y a forcément une lecture un peu « mec qui s’encanaille » qui sera faite de mon goût pour cette musique, et je ne pourrai jamais totalement la dissiper.
Et puis, également… Je suis suivi par des gens qui écoutent principalement du rock bruyant. Et pour avoir passé la moitié de ma vie dans ce milieu, hé bien… Disons que je sais que leur marge de tolérance au rap est assez basse, souvent. Il y a une espèce de guerre larvée entre fans de rock et fans de rap, depuis toujours, et plus le temps passe, plus les premiers me semblent devenir les connards un peu bigots de l’histoire. On ne va pas se mentir, y a une petite odeur de racisme (social, au moins, racisme tout court, dans certains cas) dans tout ça. De gens qui ne veulent pas entendre chanter les sales arabes qui leur faisaient peur au collège.

   De tout ça je suis conscient et persuadé, et c’est pour ces raisons que j’évite le sujet ici. Je ne me sens pas l’envie de me lancer dans un débat là-dessus, généralement, et j’ai fait le choix de concentrer mes articles sur un seul versant de mes goûts musicaux. C’est peut-être une décision un peu lâche, mais je sais pourquoi je l’ai prise.

   Et le sujet devient encore plus compliqué avec PNL, groupe qui divise les opinions même dans le microcosme rap, et qui ne correspond que partiellement à ce qu’on entendait jusqu’ici quand on disait « groupe de rap ».
Je vais pas te faire l’affront de te présenter le groupe, ils ont fait trois fois le tour d’internet cette année. Mais clairement, ouais, j’ai rarement vu des artistes susceptibles de provoquer une telle réaction de rejet à la première écoute. C’est pas automatique, hein, plein de gens kiffent, mais la quasi-totalité des personnes à qui moi j’ai tenté de faire écouter le duo ont réagi avec un mouvement de recul aussi violent que définitif. Les voix autotunées, les rythmes ultra lents, l’argot parfois à la limite du compréhensible… Aujourd’hui j’ai compris que ce n’était pas utile d’insister. PNL fait partie de ces oeuvres dont on peut réellement dire, pour une fois, « qu’on aime ou qu’on déteste ».

   Mais putain, quand on aime, on aime vraiment beaucoup… Les mecs sont en train d’humilier le reste du rap français de manière incroyable, et de défoncer les modèles classiques de la pop en France. De toute leur carrière ils n’ont donné qu’une moitié d’interview, ils ne font pas de featurings, leurs clips ne ressemblent pas aux autres, et même leur son est tellement spécifique qu’ils se sont assurés de ne pas pouvoir être copiés. Non pas qu’il soit difficile à reproduire, au contraire, eux-mêmes ne font finalement que sortir le même morceau en boucle, mais si quelqu’un d’autre essaie, la recette est tellement spécifique qu’il ne pourrait qu’être qualifié, immédiatement, de pâle copie.

   Et puis putain, je trouve ça magnifique qu’un groupe aussi courageux dans sa promo, aussi original, aussi sincère et impudique dans sa manière de dévoiler sa dépression permanente, fasse des soixante-dix millions de vues sur Youtube. Soixante-dix. Millions. De vues. Sur un seul clip. Triple disque de platine pour leur dernier (et fabuleux) Dans la Légende. Avec des méthodes complètement opposées à celles traditionnellement choisies par les artistes, les gars mettent tout le monde à terre. Et le tout avec une musique et un discours qui rafraîchissent le paysage, souffle glacé sur la société française.
PNL témoigne de ce que je disais dans mon intro : rien ne va, tout est merdique, et même quand la vie nous sourit un peu, ce n’est jamais suffisant pour nous donner le sourire à nous. On ne croit plus en rien, et on n’est même plus capables d’identifier nos rêves.
   D’un point de vue plus intime, c’est ouf que des types qui, globalement, ne parlent que de deal de drogue en cité parviennent à ce point à faire écho à mes propres émotions, que ce soit dans les paroles ou la musique même. Ils ont réussi à toucher, de manière très mystérieuse, à un sentiment universel, à quelque chose de susceptible de parler à bien plus de gens qu’à ceux qui leur ressembleraient sociologiquement. Leur vie n’est que le décor. Le fond de l’affaire, ça a à voir avec nos âmes et les pensées qui nous empêchent tous de dormir à trois heures du matin.

   Même cette pochette, qui te fait croire une seconde que l’album va être un peu plus joyeux que le précédent Le Monde Chico… Tu parles. Ecoute Naha, Humain, Onizuka, Jusqu’au Dernier Gramme… Les mecs sont en train d’avancer, lentement, vers le noeud coulant, même après le succès, même après la victoire, rien ne change, il fait toujours nuit et il fait toujours froid.

   Qu’un tel disque, qu’un tel groupe, aient réussi à atteindre un tel degré de popularité a quelque chose de réellement inquiétant pour ce que ça dit de la santé émotionnelle de notre société. Mais, d’une certaine façon, ça me rend heureux, aussi. Parce que ça veut dire que tout le monde a identifié l’existence d’un problème.
PNL pose les questions, à nous de chercher des réponses.

   Tu comprends ou tu comprends pas, c’est ton problème plus que le mien, mais pour un Français de trente-deux ans en 2016, Dans la Légende a été, de loin, le disque le plus important de l’année.

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2 réflexions sur “PNL : « Dans la Légende »

  1. Brosty dit :

    Tu exagères, Ne2pin’s, tu oublies que tu as d’anciens potes qui pratiquent un peura adapté. Par exemple, ici, ils parlent de ton propre lycée, ils font un son pour le lycée ! A la fin du clip, tu peux même voir des images de ta propre ville : https://www.youtube.com/watch?v=QJDA1s57B0I&feature=youtu.be
    N’hésite pas à écouter le septième projet de Van Houten, intitulé Les Bureaux (https://vanhouten2008.bandcamp.com/album/les-bureaux), et à partager tes impressions. C’est un projet intéressant, réalisé en totale indépendance, qui mérite que les « frérots » s’y penchent.
    Car c’est Van Houten qui était sur le trône en 2016, comme tu peux le voir ici, dans ses bureaux du 78, en compagnie de ses Bourbons : https://www.youtube.com/watch?v=w2gKd4BCGDU&feature=youtu.be
    Félicitations pour Terrortriste, tu as bien fait de le rééditer, c’était sans doute ton meilleur projet !
    Big up bro

    • Vincent dit :

      Ah ouais, j’avais pas enregistré à quel point vous aviez été productifs ces derniers mois… Là, l’ensemble de votre discographie n’est plus du rap ni même de la simple musique, ça tient de l’oeuvre conceptuelle post-contemporaine, un peu 😀 Incroyable genou à terre devant l’utilisation des images du jeu vidéo « Versailles », que le monde n’avait effectivement pas le droit de laisser sombrer dans l’oubli. DJ Weedim doit vous laisser visiter ses bureaux, maintenant.

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