SuperHeadz Models : « Life as a Golden Half »

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8 novembre 2016 par Vincent

life-as-a-golden-half   Ces derniers jours j’ai exploré Paris à la recherche de librairies susceptibles d’être intéressées par mon dernier projet, Terrortriste.
C’est une entreprise à la fois nécessaire, instructive et gênante. Vendre ma lessive, essayer de la rendre intéressante, apprendre à en parler, accepter des deals qui ne sont pas toujours avantageux, et puis quitter la librairie pour passer à la suivante.
Ce qui doit être fait doit être fait, ok, c’est une partie importante du choix d’indépendance que j’ai fait pour ce recueil, mais ça ne rend pas la démarche agréable, pour le moment. Enfin, ça me permet d’explorer Paris et de découvrir des endroits cools, au moins…
Mais derrière ça, derrière ces centaines de pas incertains et ces « bonjour, est-ce que vous prenez les fanzines ? », il y a des questions qui reviennent. Genre, pourquoi je fais ça ? A quoi bon ? Pourquoi écrire, pourquoi essayer d’être lu, pourquoi espérer, pourquoi continuer après les déceptions, les semi-victoires, les échecs complets, les désillusions, pourquoi vouloir faire autre chose que ce que l’univers entier semble avoir en stock pour moi ?
« Devenir écrivain ». Quelle blague de merde, quelle prétention gerbante. Plus le temps passe et moins sont nombreuses les raisons objectives d’y croire, d’y voir un intérêt quelconque. Le monde est gris, ennuyeux, déprimant, et à la fin tout le monde mourra et personne ne se souviendra de nous, et il faudrait peut-être mieux que je m’y fasse une bonne fois pour toutes et que je me trouve un endroit discret où attendre la fin sans trop emmerder le reste du monde.
Et pourtant tous les jours je continue à écrire, tous les jours je continue à imaginer mes prochains romans, à les envoyer à des éditeurs auxquels je ne fais pas grande confiance, tous les jours je continue à essayer d’essayer de me battre. Ouais, en fait ouais, le monde est gris, ennuyeux, déprimant, et à la fin tout le monde mourra et personne ne se souviendra de nous, mais peut-être que la victoire est quand même possible, quelque part, et qu’elle consiste à continuer à se battre même lorsqu’on sait que la victoire n’est pas possible.
   Je commence à parler comme Jean-Claude Van Damme. Bah. Comprenne qui voudra.

20161108_080108   Dans l’une des librairies qui a accepté de me prendre Terrortriste (le Monte-en-L’air, dans le quartier de Belleville), j’ai fouillé un peu le bac à soldes. Il contenait tout un tas de livres de photographie qui étaient bradés à deux euros, sûrement parce qu’ils prenaient la poussière depuis trop d’années ou parce qu’ils étaient abîmés. Parmi les quelques-uns que j’ai embarqués avec moi en prévision de mon retour en métro, il y avait ce mystérieux Life as a Golden Half, qui répondait aux deux raisons possibles de mise au rebut : il date de 2008 et l’exemplaire qui était vendu avait une espèce de tache dégueu et mystérieuse (je parie sérieusement sur une merde d’oiseau séchée) sur la couverture.
Au-delà de ça, impossible de savoir autour de quoi ce recueil tournait : à part son titre et quelques mentions légales en japonais sur la quatrième de couv, il n’y a aucun texte nulle part, livrant la totalité de ses trois cent et quelques pages à des photographies bizarres, dont je n’ai pas réussi à dégager le fil rouge lors de mon premier coup d’oeil. Mais je ne sais pas, il y avait un truc hypnotique dans tous ces visages féminins mal cadrés, peut-être asiatiques, peut-être pas, qui ornent la couverture… Et puis bon, deux euros, c’est pas trop cher le risque, même lorsque ça nécessite de nettoyer une possible merde d’oiseau. Alors j’ai embarqué Life as a Golden Half. Et depuis une semaine, je me surprends à le feuilleter tous les jours, à revenir en arrière, à avancer au hasard, à passer trente pages en dix secondes puis à m’arrêter deux minutes sur la suivante.

20161108_080135   Pour en apprendre un peu plus sur ce livre, j’ai dû explorer internet. En fait, d’après ce que j’ai compris, Life as a Golden Half était un projet promotionnel de la société japonaise SuperHeadz, qui fait des appareils photos. Afin de lancer leur réédition du Golden Half (un appareil vintage visiblement culte qu’ils venaient de ressortir), ils en ont filés à une douzaine de modèles professionnelles, avec pour mission, certes, de se prendre elles-mêmes en photo, mais aussi de prendre des clichés de leurs quotidiens. Et histoire de faire un rappel du nom de l’appareil, ils n’ont sélectionné que des filles qui étaient des métisses quelquechoso-japonaises. D’où ma première impression chelou devant cette couverture recouverte de visages un peu trop difficiles à catégoriser pour le sale connard inconsciemment raciste que je suis.

20161108_075710   Pour un matériel promotionnel, ce livre est superbe. En tant qu’objet, déjà, par la qualité du papier, la sobriété classe de sa mise en page, l’aura de mystère qu’il dégage, mais aussi et surtout par les quelques centaines de photos qu’il contient.
Pas des photos particulièrement profondes, dérangeantes ou sublimes, mais justement. Les filles en charge des Golden Halves, elles-mêmes, donc, les Golden Halves du titre, ont parfaitement rempli leur mission de se photographier et de photographier leur quotidien, le tout dans une sobriété paradoxalement généreuse. Aucun des nombreux portraits des modèles (pourtant évidemment toutes sur-belles) ne verse dans le charme inutile, tout comme aucun des clichés quotidiens ne donne d’informations intimes. Et pourtant, il y a beaucoup à voir, ici, à « lire ». Dans les regards, les expressions, dans les choix d’endroits et de moments qui ont été figés par les objectifs. Page après page, cette douzaine de filles deviennent des héroïnes presque anonymes de scènes presque anodines, on les suit de loin, comme si on était simplement un autre passant dans la rue qui se trouverait prendre le même chemin qu’elles l’espace de quelques minutes. On comble les trous entre les clichés, on imagine les informations qui manquent, on marche derrière elles en partageant un imaginaire inconscient.

20161108_075843   C’est aussi à ça que peut servir la photo. Pas seulement à immortaliser des « grands moments », ni à faire les plus belles images possibles, mais à garder avec soi des morceaux de la vie, que ce soit le paysage qu’on voit depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel, une chambre dans laquelle on ne reviendra jamais, ou l’escalier menant à la maison de ses parents. Il y a des vérités silencieuses et discrètes, là-dedans, des trucs qui sont très difficiles à expliquer, à partager. Peut-être qu’on est bien plus définis par ces micro-instants, ces marches solitaires dans nos villes, ces conversations sans importance par textos, ces paysages familiers qu’on ne regarde plus vraiment, par nos questionnements sur ce qu’on a envie de manger ce soir, que par les grands discours et les grands rêves que l’on agite en hurlant pour qu’on nous entende. Ou peut-être que ça se complète. Je n’en sais rien du tout.

20161108_080158   Même si très peu ont été publiés, j’ai écrit plus d’une dizaine de romans, aujourd’hui. Plusieurs millions de mots. Et plus le chiffre continue à grossir, plus je me sens régulièrement tiré vers cette envie, moi aussi. L’envie de simplement écrire des nouvelles racontant le trajet qui ramène quelqu’un de son travail à son appartement. D’écrire une discussion entre une mère et sa fille lors d’un trajet en voiture, sans contexte. Envie d’écrire vingt pages sur des gens qui fument une clope devant un bar, un samedi soir, sans qu’il ne leur arrive rien de particulier. Ou sur une lycéenne qui traîne un peu au centre commercial avant d’aller en cours. Sur un connard qui passe de librairie en librairie pour essayer de placer son livre, pourquoi pas. Des scènes sans « message », des instantanés.
Ca n’intéresserait probablement pas grand-monde, cela dit.

20161108_080000   C’est de tout ça, d’une certaine façon, dont me parlent les photos de Life as a Golden Half. Aucune idée de si c’est bien de ça dont elles voulaient me parler, mais ça n’a pas d’importance. Les oeuvres sont ce qu’on y trouve.
J’ignore si je peux te conseiller ce livre ou non. Déjà, parce qu’honnêtement, y a grave moyen que tu le trouves chiant à mourir, et qu’il n’ait cliqué avec moi que pour des raisons psychologiques qui me sont propres. Ensuite, parce que c’est a priori un peu une rareté, et je n’ai réussi à retrouver sa trace que sur Amazon, au prix de cinquante-cinq euros (mais probablement sans merde d’oiseau sur la couverture). Et enfin, parce que d’une certaine façon, j’aime bien me dire que j’ai ce truc bizarre juste à moi. Cet objet dont il est difficile de parler, qu’il est difficile de partager.
Peut-être que je n’aurais pas dû écrire cet article, en fait. De toute façon, presque personne ne le lira, comme d’habitude.
Reprends mon texte à son début. Et recommence.
Là encore, comprenne qui voudra.

20161107_185437Ca c’est mon chat qui m’a fait un clin d’oeil pendant que
je prenais les photos pour l’article.
Aucun rapport, donc.
Bises !

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Une réflexion sur “SuperHeadz Models : « Life as a Golden Half »

  1. Donovan dit :

    Excellent !

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