Javier Cercas : « Les Lois de la Frontière »

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25 septembre 2016 par Vincent

les-lois-de-la-frontiere-javier-cercas   C’est toujours plus facile d’expliquer pourquoi une oeuvre est merdique que pourquoi elle est géniale.

Par exemple, récemment, j’ai lu un roman absolument cauchemardesque, dont je ne donnerai ni le titre ni l’auteur. D’une part parce que j’ai décidé depuis déjà un moment de ne plus dire du mal de quoi que ce soit sur ce blog, préférant passer sous silence les horreurs culturelles qui croisent ma route plutôt que risquer d’en blesser les auteurs, qui après tout méritent rarement qu’un blogueur anonyme parle de chier dans leur frigo pour les punir de leurs outrages. Et d’autre part, parce que derrière cet alibi noble et généreux, il se trouve surtout que le livre en question a été publié par des gens avec lesquels j’ai déjà moi-même bossé en tant qu’auteur (ce qui, au passage, m’a passablement inquiété quant aux qualités qu’ils ont pu trouver à ce que j’ai publié chez eux). Et je ne suis pas encore assez honnête pour mordre la main qui me nourrit, même lorsque la ration qu’elle me donne consiste en trois miettes rassies, dont l’une me sera réclamée un an après pour recouvrir les frais d’invendus.
C’est bon, vous pouvez commencer le jeu de piste.
Toujours est-il que, ouais, il y a quelques semaines, j’ai lu l’un des pires romans que j’ai pu lire ces dernières années. Un truc qui me tombait des mains toutes les deux pages, et que j’ai trouvé, d’un bout à l’autre, d’une indigence frôlant le scandaleux, et d’une bêtise crasse à la limite du dangereux, idéologiquement. Et le truc, c’est qu’en fait, pendant toute ma lecture, je savais très bien pourquoi je trouvais ce roman horrible. J’arrêtais pas d’envoyer les pires extraits à l’amie qui me l’avait passé pour qu’on en rigole ensemble, et je suis capable d’identifier à peu près tous les points, stylistiques, idéologiques, structurels ou scénaristiques qui font de ce livre, globalement, une énorme merde.

   Bon, en tout cas j’étais un peu triste d’avoir perdu plusieurs heures de ma vie à lire cette chose qui se faisait passer pour un roman, et j’avais besoin de me laver les yeux. Alors j’ai pris un livre au hasard dans la bibliothèque de ma soeur, et j’ai croisé très fort les doigts en l’ouvrant. Rendant d’ailleurs ladite ouverture un peu laborieuse. Ah. Vincent, tu es drôle et vif d’esprit.
Ce livre, c’était le roman Les Lois de la Frontière (Las Leyes de la Frontera), de l’Espagnol Javier Cercas. Et surtout, pouvoir indomptable de mes doigts croisés : c’était un roman absolument génial.
Et là, on en revient à ce que je disais plus haut : c’est super compliqué, même face à moi-même, d’expliquer en quoi ce roman est génial.

   Les Lois de la Frontière raconte, en deux périodes distinctes, l’histoire de Zarco, Tere et du Binoclard. Trois jeunes qui ont grandi dans les années ayant suivi la fin du franquisme, et qui se sont réunis autour de la personnalité de Zarco qui, dès cette époque-là, est un délinquant de premier ordre, qui ne demande qu’une vague raison pour devenir un criminel de premier ordre. Un type incontrôlable, sauvage, violent, parfois drôle, rarement stupide. Un type charismatique, duquel Tere, jeune fille aussi belle qu’énigmatique, semble être amoureuse. Un type charismatique qui, également, est tout ce dont le Binoclard a besoin pour échapper au rôle de victime humiliée et transparente auquel sa vie ennuyeuse de lycéen l’a condamné.
Le temps d’un été, ces trois adolescents vont vivre tout ce que des adolescents peuvent vivre de passion, d’espoir, de désillusions, d’amour, de peur, d’erreurs et de questionnements personnels. Et puis, finalement, lorsque septembre approchera, tout ça se terminera, parce que tout ça devait depuis le début se terminer. La vie que Zarco s’est choisie est une vie destinée à tomber dans l’abîme, tout le monde le sait bien, lui-même y compris, et finalement, le Binoclard va retourner à la sienne, changé, certes, mais presque soulagé également. Cette passion d’été va disparaître et devenir un souvenir, comme tant d’autres amitiés trop intenses pour survivre l’ont fait avant celle-ci.

   Sauf que vingt ans plus tard, toujours à Gérone, le Binoclard sera devenu Maître Canas, avocat à succès, et que Zarco sera lui devenu une légende, un genre de Mesrine espagnol qui a expérimenté l’intégralité du code pénal et passé plus de temps en prison qu’en liberté. Et que le premier va se retrouver à devoir défendre le second, et peut-être l’aider à enfin retrouver sa liberté. Avec, toujours, entre les deux hommes, Tere, dont il semble être physiquement impossible de ne pas tomber amoureux.
L’occasion pour tous de renouer des liens, de peut-être s’excuser, de peut-être se racheter, de peut-être comprendre qui ils ont été, qui ils sont encore au moins un peu. L’occasion, aussi, surtout, de voir si l’amitié et l’amour qui les a unis les uns aux autres le temps d’un été d’adolescence peuvent renaître. Personne n’y croit vraiment, mais tout le monde en a envie. Sauf qu’évidemment, avoir envie de quelque chose n’a jamais suffi à rendre cette chose possible.

   Les deux périodes occupent une place à peu près égale dans ce roman généreux, et sont aussi passionnantes et touchantes l’une que l’autre.
J’ai fini Les Lois de la Frontière il y a quelques jours, et aujourd’hui encore les visages de Zarco, de Canas et, surtout, de Tere, continuent à accompagner mes pensées lorsque je suis seul.

   Et pourtant, je suis à peu près incapable d’expliquer pourquoi ce livre est aussi bon. Incapable, aussi, de vraiment vous dire de quoi il parle. Je veux dire, là je viens de vous faire une espèce de quatrième de couv’ améliorée, ça devrait vous suffire pour savoir si vous avez envie de le lire ou non, mais si je devais analyser le contenu réel de cette histoire, bah je ne saurais pas par où commencer. Je veux dire, de quoi parle cette histoire ? De rédemption ? Du système judiciaire ? D’amitié ? De la fin de l’adolescence et de l’innocence ? D’amours condamnées d’avance ? De prédestination sociale ? De l’impossibilité de s’extraire réellement de sa condition ? De l’incommunicabilité qui fait que, malgré tout l’amour qu’on peut ressentir pour quelqu’un, ou même à cause de cet amour, parfois, on est incapable de réellement exprimer ce qu’on voudrait lui dire ? Du fait que, finalement, la littérature, les légendes, sont toujours des simplifications, et que la réalité offre rarement un sens, une raison, à ce qui se passe, et qu’on se contente, dans nos livres, d’en créer de toutes pièces pour se rassurer ?
Un peu de tout ça, j’imagine. Mais en même temps, aucun de ces éléments ne me semble être le vrai thème du roman. Ce thème, il m’échappe complètement.
Et peut-être que c’est, au moins en partie, pour ça que Les Lois de la Frontière est un aussi bon roman. Parce que, contrairement à celui dont je parlais en introduction, il n’essaie lui-même pas de savoir de quoi il parle. Il ne se résume pas à un titre-slogan, ni à un message stupide et simpliste destiné à des lecteurs dont il méprise la complexité humaine et intellectuelle. Les Lois de la Frontière est un roman qui parle de ce que tu auras envie d’y voir.

   C’est vraiment un très grand livre. Lis-le, s’il te plaît, d’accord ? Zarco, Tere et le Binoclard t’attendent, et ils ont des choses à te dire. Des choses qui, peut-être, t’aideront lorsque, le soir, tu auras du mal à trouver le sommeil. Ils me manquent, à moi.

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