Talisman of the Day #06 : la lettre de Thérèse

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11 août 2016 par Vincent

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   Comme il ne faut pas oublier les prérogatives importantes de notre époque troublée, je vais honteusement profiter de cette nouvelle rubrique et en placer une pour Terrortriste.

   J’ai reçu cette lettre alors que j’écrivais les dernières numéros du projet, il y a maintenant dix ans. Une lettre de six pages, écrite par une certaine Thérèse, que je ne connaissais pas. Elle avait été envoyée depuis les Etats-Unis, où Thérèse, bien que française, habitait alors. Dedans, elle m’expliquait pourquoi elle avait aimé Terrortriste, ce qu’elle y avait trouvé. Avec une mise en page hallucinante, limite plus travaillée que celle de mon fanzine, elle s’adressait à Sarah, mon héroïne, et lui disait en substance de croire en elle-même et en son droit à raconter son histoire. Dès ma première lecture de cette lettre, j’avais cependant compris que Thérèse savait que Sarah n’existait pas, et que c’était bien à moi qu’elle adressait ces conseils.

   Mon rapport à l’écriture, ou plus précisément mon rapport au fait que j’écris, est l’un des questionnements principaux qui retardent chaque soir un peu plus le moment où j’arrive à m’endormir.
Il y a quelque chose d’incroyablement vaniteux, déplacé, à vouloir jouer à l’écrivain, ou à l’artiste en général. Les gens ne font pas ça, pour la plupart. Les gens sont dans la réalité, ils travaillent, ils regardent la télé en rentrant pour se détendre, ils sortent boire des bières, ils fondent des familles, et leur ambition c’est d’être le plus heureux possible avec les contraintes du réel, et voilà. Et c’est loin de faire d’eux des gens idiots ou je ne sais quoi. Au contraire. Ils ont déjà bien assez de problèmes et de questions à se poser pour ne pas s’en rajouter en se créant un petit complexe de merdeux quant à leur « rapport à l’écriture ». Ecrire, créer, c’est prétentieux, inutile, dispensable, c’est un luxe de privilégiés… Et paradoxalement encore plus quand, comme moi, ça ne remplit même pas le frigo. L’écriture est alors ramenée à une nature de simple hobby, de truc que je fais à côté du reste comme certains pourraient faire du scrapbooking ou de la randonnée.
Plusieurs fois, depuis une quinzaine d’années que j’écris, j’ai vécu cette situation, j’ai senti, venant parfois de gens proches de moi, une défiance, voire même un mépris moqueur, quant à mon ambition d’être écrivain. Ca semble, encore aujourd’hui, irriter certains, et en fait, je le comprends. Que je le veuille ou non, vouloir créer, vouloir faire l’artiste, c’est se la péter. C’est croire qu’on peut être important.
Parce que, ouais, je suis persuadé que, secrètement, tous les artistes, lorsqu’ils sont en train de bosser sur une oeuvre, ont le rêve honteux d’être en train de créer un truc qui restera dans l’histoire, qui marquera l’humanité. Personne ne l’avoue, évidemment, parce que, quand tu le fais, comme moi en ce moment, tu passes simplement pour un gros con, mais au fond, caché dans les niveaux sombres du cerveau, je suis presque certain que tous les artistes ont cette ambition.
Or, non. Être important, c’est impossible, et réellement, je le pense, au final, écrire, faire de la musique, peindre, filmer, tout ça, c’est de la grosse merde prétentieuse et inutile, et je comprends parfaitement que certaines personnes prennent ces projets comme des attaques personnelles contre eux. La plupart des gens ne comprennent pas, et je suis totalement incapable de leur expliquer. Probablement parce qu’ils ont raison.

   Et pourtant je continue à écrire. Parce que ma vie me semble encore moins justifiable lorsque je ne le fais pas. Parce que c’est l’une des rares choses qui me rendent un peu heureux.
Et Thérèse, il y a dix ans, dans sa lettre, a été la première à m’en donner la légitimité. Si une seule personne, un jour, a trouvé que j’avais le droit d’écrire, et que, mieux, je le faisais bien, si un jour mes mots maladroits et ineptes ont signifié quelque chose pour quelqu’un, alors tout ça n’aura pas totalement tenu du hobby ou de la masturbation.
Si mon appartement brûlait, cette lettre ferait partie des premières choses que je sauverais des flammes. C’est elle qui m’autorise à essayer d’être qui j’ai envie d’être.

   Il n’y avait pas d’adresse, sur l’enveloppe. Longtemps j’ai essayé de retrouver Thérèse, menant même une espèce d’enquête auprès des gens qui auraient pu lui donner les Terrortriste, avant de finalement abandonner.
Sa lettre à Sarah est reproduite en intégralité dans les bonus du recueil Terrortriste – dernière édition.

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