The Offspring : « Americana »

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28 mai 2016 par Vincent

The Offspring - Americana   La fin de l’année scolaire est presque là. Il fait beau, des collégiens squattent toute la journée les bancs en bas de mon immeuble au lieu d’aller en cours, le rythme parisien commence à ralentir… Et comme à chaque fois depuis déjà quelques années, je me fais la remarque que je suis désormais déconnecté de cette échéance qui, jusqu’à la fin du chapitre « Fac » de ma vie, représentait bien plus le temps qui passe que ne pouvait le faire l’arrivée de janvier, à mes yeux.
Désormais je suis un salarié lambda, qui pose ses congés un peu quand il veut/peut, et pour qui juillet et août sont juste des mois agréables, mais pas fondamentalement porteurs d’un sens particulier. Je n’ai plus de devoirs à rendre, plus d’années à avoir, plus de diplômes à passer, rien. Tout ça est derrière moi, et je ne vois pas comment ça pourrait revenir devant. Et ça fait un peu chier. Quand je regarde par la fenêtre de mon salon, putain, juré, je les déteste, ces collégiens qui sèchent les derniers cours de l’année… Ou, plus précisément, je les jalouse.

   Je ne devrais pas, pourtant. Je veux dire, oui, ils sont en train de vivre un golden age auquel je n’aurai plus jamais accès, mais, hé bien, moi aussi je l’ai vécu, et j’en ai toujours mes souvenirs. Et on commence à bien connaître le truc : les souvenirs sont généralement meilleurs que les évènements qui leur ont donné naissance.

   Les souvenirs que j’ai de mon année de troisième sont parmi mes favoris. Cette période de ma vie, notamment les quelques derniers mois avant l’été, est auréolée d’une sensation de bonheur permanent, de progression personnelle drastique, ultra visible. Je me sentais bien, heureux, à ma place. J’étais entouré de tout un tas de gens que je considérais comme mes amis, comme les meilleurs que j’aurais jamais, et j’avais l’impression que rien ne pourrait jamais mettre à mal la force nouvelle que je me découvrais alors. Evidemment je me trompais, sur à peu près tout, mais ça n’a aucune importance. J’étais heureux. Dans mes souvenirs, il faisait vraiment super beau, à la fin de mon année de troisième.

   Il y a notamment ce moment précis, qui a le droit à sa propre vitrine dans mes archives mentales. Une après-midi, à la fin du mois de mai ou au début du mois de juin. L’année scolaire n’était pas encore tout à fait terminée, en tout cas. Avec au moins la moitié de ma classe, nous nous étions mis en tête d’explorer les égouts de notre ville. Je ne sais plus trop qui en avait eu l’idée… Amaury, Emilien, Matthieu, peut-être Marie… Les prénoms de mes amis d’alors. Des gens dont je n’ai pour ainsi dire plus de nouvelles depuis quinze ans. Je n’étais absolument pas l’un des chefs de notre groupe, à l’époque, mais ça m’allait très bien. Tout m’allait très bien.
Pendant une heure ou deux nous avons marché tous ensemble dans l’obscurité, nos lampes-torches à la main, poussant des cris lorsque l’une de nos baskets écrasait un cadavre de rat et nous faisant passer des bouteilles d’eau pour lutter contre la chaleur étouffante qui régnait là-dessous.
Nous ne sommes pas allés bien loin, j’imagine, et tout ça tenait bien plus du faux frisson initiatique que d’une véritable exploration suburbaine… Mais putain, c’est un chouette souvenir. Lorsque nous sommes ressortis des égouts, le soleil de milieu d’après-midi m’a semblé réellement aveuglant, pendant quelques instants. Le monde était entièrement devenu noir et blanc. Autour de moi, une dizaine d’amis qui riaient et qui faisaient des plans pour la suite de la journée. La conduite d’égout par laquelle nous étions ressortis se trouvait au beau milieu des champs qui entouraient notre ville, et on pouvait entendre, dans toutes les directions, le bruissement des blés et le crépitement des lignes à haute tension au-dessus de nos têtes. Quelques années plus tard, mes parents allaient déménager à une centaine de mètres de là. Mais en attendant, je regardais autour de moi et je souriais aux autres. Je me fabriquais sans le savoir un instant pris dans l’ambre. Une image qui allait devenir l’un de mes plus précieux talismans. Une preuve que j’avais été heureux.

Couverture intérieure (7)
Et puis il y a un deuxième souvenir, aussi. Un moment qui s’est lui déroulé le tout dernier jour de l’année scolaire.
Pendant celle-ci j’avais été initié au rock, par Matthieu et Amaury.
Il faut comprendre qu’avant mon arrivée en troisième, je n’avais jamais écouté que Skyrock, et donc, pour un gosse de la fin des années 90, ça signifiait que je n’avais en fait jamais écouté que du rap français mainstream. Et quand je dis « écouté », c’était vraiment ça : je n’étais pas « fan » de rap, c’était juste ce que j’écoutais par défaut, simplement pour écouter quelque chose. Durant les trois premières années de mon collège, je n’ai pas dû acheter plus de dix cds. Le tout premier de ma vie ayant été L’école du Micro d’Argent, d’Iam.
Ca a changé quand Amaury, Matthieu et quelques autres de la classe m’ont fait découvrir ce qui allait devenir l’un des trucs les plus marquants de mon existence.
L’initiation s’est faite en deux temps. En deux albums. Follow the Leader de KoRn, et Americana de The Offspring. Deux albums parmi les plus importants de toute ma vie. Top 5, easy.
Durant le dernier trimestre de l’année nous n’écoutions qu’eux, en boucle, dans les chambres des uns et des autres, ou sur le discman d’Amaury, chacun un écouteur, cachés au fond de la classe pendant le cours de français. Il y avait ça, il y avait les teen movies, il y avait l’exploration des égouts, l’été qui arrivait et avec lui la fin du collège. Tout ça avait un sens.

   Et puis donc il y a ce deuxième souvenir.
Comme nous étions en troisième, nous finissions notre année scolaire un tout petit peu avant le reste du monde. C’était à cause du brevet, ou des révisions qui lui étaient associées, je ne sais plus exactement… En tout cas, je sais que pour au moins une semaine ou deux, les élèves de troisième étaient en fait les seules personnes déjà en vacances dans toute la ville.
Le tout dernier jour, après la toute dernière épreuve du brevet qui s’était terminée vers midi, nous avons donc erré dans les rues, par petits groupes, à la recherche de quelque chose pour passer le temps jusqu’au soir. Parce que ouais, le soir, Marie organisait une grosse soirée chez elle. Il allait y avoir toute la classe, plus, même, et pour une bonne partie d’entre nous, ça allait être notre première vraie grosse soirée. Ca nous excitait, mais il ne fallait pas trop le montrer, pour se faire croire les uns aux autres que tout ça, c’était vraiment super normal, pour nous. Mais rien n’était normal. Chaque seconde de ces dernières journées était étrange, extraordinaire, destinée à ne jamais pouvoir être retrouvée. Nous l’ignorions, cela dit. C’est probablement pour cela que nous avons pu en profiter.
Avec Frédéric, mon meilleur ami de l’époque, on s’est finalement décidés pour un cinéma. Le film The Faculty passait, ce jour-là, et je l’ai dit, les teen movies, c’était important également, à l’époque. Pas aussi important que KoRn et The Offspring, d’accord, mais important quand même. Avec Marie on discutait d’Angela, 15 ans, et avec Emilien on débattait pour savoir qui de Cordélia ou de Buffy était la plus bonne.
Alors bon, un film avec des lycéens qui se battaient contre des extraterrestres, bah franchement, c’était plutôt sensé, comme moyen de passer le temps pour la toute dernière après-midi de notre vie de collégiens.
Et visiblement, nous n’avions pas été les seuls à le penser.
On était en pleine semaine et il n’y avait que les élèves de troisième pour être déjà en vacances, et pourtant la salle était pleine. Pleine, justement, des élèves de troisième de notre collège.
Je ne sais plus exactement qui était là ou non. Peut-être Romain, Rémi, Julien, des gens comme ça, qui gravitaient en périphérie des mecs de ma classe. Peut-être également lesdits mecs de ma classe. Sincèrement je ne sais plus. Si des gens de l’époque tombent un jour sur cet article, s’ils savent qui je suis et ce dont je parle, et si eux aussi se souviennent de cette après-midi devant The Faculty, qu’ils n’hésitent pas à faire signe. Ca me ferait super plaisir.

   Peut-être que vous avez déjà vu The Faculty. Si ce n’est pas le cas, vous devriez, c’est l’un des meilleurs teen movies de la fin des années quatre-vingt-dix. Et si c’est le cas, alors peut-être que vous vous rappelez comment il commence : par une scène sur un terrain de football américain. Une scène qui a pour fond sonore le titre The Kids Aren’t Alright, de The Offspring.
Dans le cinéma, tout le monde s’est mis à crier, applaudir et chanter en choeur avec la mélodie.
Peut-être que je réécris le passé, et en vérité, peu importe : je crois bien qu’à ce moment-là, pour le coup, j’ai compris que j’étais en train de vivre l’un de mes futurs meilleurs souvenirs. Une époque était sur le point de mourir, mais putain de merde, elle le faisait avec une sacrée classe.

   J’espère que les collégiens qui squattent les bancs en bas de chez moi vivront un moment similaire, eux aussi. Je suis sûr que oui. Je leur souhaite un beau souvenir.
Tout finit toujours par nous manquer.

   Putain de merde j’écris toujours le même texte, en vrai…

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5 réflexions sur “The Offspring : « Americana »

  1. kPt3r dit :

    P’tain mec, ça pourrait presque être un copier/coller d’une partie de mon enfance tes souvenirs là…
    Tu décales un tout petit peu dans le cursus scolaire (c’était plus au début du lycée pour moi), tu changes deux trois trucs, genre j’ai découvert le punk rock avec Blink-182 (et puais, shame on me, and MTV !), Tu remplaces The Faculty (le meilleur des films pour ados, ça ne se discute même pas) par Starship Troopers, et bam ! Ca fait des Chocapic.
    C’était la belle époque de l’insouciance, l’impression d’invulnérabilité (et presque d’éternité), l’inconscience souvent, les bons (et les moins bons) moments avec les potes, les gros stress avec le sexe opposé, les jeans baggy, les rollers (de street s’il vus plaît) aux pieds…
    Ne pas oublier, ne surtout pas regretter, seulement s’y accrocher pour mieux avancer (j’arrête, je vais pleurer dans ma tête sinon).
    Pour conclure : super article et tout et tout, ne lâche rien !

    • Vincent dit :

      Merci 🙂
      C’est cool, touchant, même, de voir que ses propres expériences, qu’on croit toujours uniques, font échos à celles de gens qu’on n’a jamais rencontrés !

  2. Si Ne Dit dit :

    Putain c’est dingue! J’ai l’impression de lire l’attrapes-coeurs, ou plutôt de lire Holden Caulfield dans ta façon de t’exprimer tout ça tout ça.
    En fait se qui est dingue c’est que je suis arrivée là plutôt par hasard, j’ai tapé « follow the leader l’attrape coeurs » , j’ai cliqué sur le premier lien et me voilà. Enfin non c’est même pas ça, tu veux que je te raconte? Le tout début du tout début. Je vais raconter car si tu écris tu dois aimer lire aussi, et si c’est pas intéressant tant pis pour toi, et si je fais des fautes ou des erreurs de ponctuations, des erreurs d’écritures tant pis pour toi aussi. Parce que moi, au collège j’étais pas si forte que ça, alors y’a des choses sur lesquels je peux peiner même si je l’ai eu ce brevet à la fin de l’année de 3ème, avant d’être en vacance avant tout les autres… 😉

    A la base, le tout début, je suis fan du groupe Indochine. Depuis 2008, quand j’avais 14 ans. Dans l’album « Le baiser » d’Indochine il y a cette musique qui s’appelle « Des fleurs pour Salinger », elle est sympa mais pas ouf non plus. Mais du coup j’avais voulu en savoir plus sur ce Salinger. Il a écrit un livre qui s’appelle « L’attrapes-coeurs » je l’avais acheté et lu. Il m’a en quelque sorte changé ce bouquin. Ou peut être pas changé mais m’a fait prendre plus confiance en moi, assumer qui j’étais, le personnage principal du livre était comme mon ami. Ça paraît idiot mais même à l’heure d’aujourd’hui il est comme un ami. Faut savoir que j’avais 14 ou 15 ans à ce moment là, j’étais une ado plutôt mal dans sa peau. Au collège on avait tendance à se moquer de moi, de ma façon de m’habiller coloré, des musiques que j’écoutais, de mes dents en avant, du fait que j’étais des timide, et grande. J’avais des amis super chouette mais voilà j’étais pas super bien et l’attrapes-coeurs m’a aidé.

    Du coup, je me suis renseignée sur ce livre et j’ai vue des choses pas cools comme quoi pleins de psychopathe aiment ce livre, qu’il est censuré aux Etats-Unis, que Mark David Chapman a tué John Lennon en partie à cause du livre, et d’autres tueurs adoreraient L’attrapes-coeurs. C’est un peu flippant sachant que je ressens une sorte de truc indescriptible pour ce livre. Mais bon j’suis pas tarée je le sais. Ouf!

    Et là depuis quelque temps je relis le livre, alors j’ai voulu voir les références au bouquin. Y’en a pleins! Dont la pochette de l’album de KoRn « Follow the Leader » avec les enfants sur la falaise, c’est une jolie référence au livre! J’étais allée voir sur google image d’abord « follow the leader korn » puis ensuite comme je l’ai dis plus haut « follow the leader l’attrape coeurs » dans « tous » et je lui tombée sur ton texte. C’est dingue parce que ton écriture est comme celle de L’attrapes-Coeurs, en te lisant je m’disais « bon il va parler du livre au bout d’un moment parce que là c’est fou » mais non. Rassure moi tu connais ce livre, y’a un truc nan? Ahahah bon désolé je t’ai écris un pavé, je fais toujours ça d’écrire des pavé sans le vouloir à la base.

    Aller merci pour ce texte c’était un bien belle lecture! Ciao 🙂

    • Vincent dit :

      Whoooo, merci énormément pour ce très long commentaire !
      Bon, déjà, « mettons fin aux rumeurs » : oui, je connais L’attrape-coeurs 🙂 Je l’ai découvert à peu près au même âge que toi, et de la même façon, j’avais fait d’Holden l’un de mes meilleurs amis. C’est un roman qui ne m’a pas quitté depuis, et qui reste une partie énorme de ma culture personnelle. C’est mon « roman favori » depuis plus de quinze ans, maintenant. Que tu m’en rapproches me paraît tout à fait excessif, mais fait extrêmement plaisir à mon égo 🙂 Merci beaucoup.
      Je ne sais pas si tu as lu les autres livres de Salinger… Ils sont vraiment très chouettes aussi, mais beaucoup moins émotionnels et directs que L’Attrape-coeurs, à mon avis très volontairement. Salinger a eu du mal à gérer le succès populaire de son roman, et a tenté tout le reste de sa vie de s’en éloigner.
      De manière plus générale, que tu sois tombée sur ce blog en tapant « follow the leader l’attrape-coeurs » me remplit d’une joie complètement disproportionnée ! Je pense qu’aucune autre recherche google ne m’aurait fait plus plaisir !
      Bref, ouais, je peux pas le dire autrement, ton commentaire m’a fait ma journée 🙂 C’est le genre de retours bizarres, de connexion inattendues, qui justifient parfois un peu l’existence de ce blog. Merci encore. Il n’y a pas d’autres façons de le dire.

      • Si Ne Dit dit :

        Ahahah j’ai bien aimée le « fait extrêmement plaisir à mon égo » 😉
        Non étonnamment je n’ai jamais lu ses autres livres, il faudra que je le fasse un jour, je suis curieuse de voir mais je repousse à chaque fois. Peut être par peur d’être déçu.
        Trop marrant, pourquoi ça te remplis d’une joie aussi intense? Je ne pensais pas que ça serait si important pour toi. 🙂
        Pfiouu tu m’as remercié 3 fois, tu as ressenti une grande joie, je t’ai fait ta journée, tu parles de connexion inattendues… je ne pensais pas que je pouvais avoir autant d’impact sur quelqu’un, c’est toi qui fais plaisir à mon égo maintenant!
        Merci à toi, c’est fou tout ça, enfin tout ses trucs qu’on pense que c’est due au hasard mais il n’y a pas de hasard. Enfin je sais pas, c’est étrange.

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