Pete Townshend : « Who I Am »

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23 avril 2016 par Vincent

PeteTownshend_WhoIAm   A la question posée par le titre de cette autobiographie, Brian Baker (de Minor Threat et Bad Religion) a répondu : « The book’s called Who I Am. It’s a two words review: a dick. »
Comme il sera difficile de faire plus efficace, allons sur un terrain différent et autorisons-nous un peu plus de deux mots. Mais l’essentiel vient d’être dit.

   J’ai découvert Pete Townshend et The Who d’une manière un peu détournée. C’était à la fin de ma première année de fac, en regardant le film Summer of Sam, de Spike Lee. A un moment, l’un des personnages écoute un disque vinyle, et la chanson qui tourne devient alors la bande-son d’une scène ou deux. J’ignorais ce que j’entendais, mais je savais que j’adorais ça. Une lecture du générique plus tard, j’ai appris qu’il s’agissait de Baba O’Riley, du groupe The Who. Un groupe dont, évidemment, je connaissais le nom, mais que je n’avais jamais pris la peine d’écouter. A l’époque j’étais encore à fond dans les groupes de neo metal et de pop-punk qui portaient des baggys et faisaient du skate, et l’idée de m’intéresser à des dinosaures comme The Who me paraissait un peu bizarre. Je me suis pourtant décidé à surmonter mes préjugés et à acheter l’album Who’s Next, sur lequel se trouvait la suscitée chanson Baba O’Riley.
Flash forward trois ans plus tard : je possède toute la discographie de The Who, toute celle de Pete Townshend, son guitariste, compositeur et tête pensante, j’ai lu ses livres, je connais bien l’histoire et le parcours du groupe, je n’ai aucune honte à le citer parmi mes trois groupes favoris, j’en ai fait un élément central de mon fanzine Terrortriste, et j’envisage d’écrire mon mémoire de Master 1 sur la jeunesse anglaise post-Seconde Guerre Mondiale en utilisant Pete Townshend comme exemple de la culture mod.
Bon, finalement ça n’arrivera pas, étant donné que j’aurai la sagacité de me casser aux Etats-Unis en plein milieu d’année sans que ça ait le moindre rapport avec mes études, mais quand même. La base reste là.
Encore aujourd’hui, The Who est le seul groupe « rock canal historique » que j’aime profondément, je tiens Pete Townshend pour un génie de la composition, et un bon nombre de leurs chansons sont extrêmement constitutives de ce que je suis en tant qu’auditeur et donc, dans une certaine mesure, en tant qu’humain.

   Et pourtant, je persiste et signe : cette autobiographie de Pete le Gros Nez le fait clairement passer pour un odieux connard.
Globalement, pendant cinq cents pages il est surtout question des dizaines de manoirs et de bateaux qu’il passe son temps à acheter, et de délires digressifs durant lesquels il nous explique en quoi il est plus ou moins le précurseur de tout et n’importe quoi. Sérieusement, à l’écouter, c’est à lui que Hendrix ou The Beatles doivent leur son, il aurait quasiment inventé internet, les systèmes d’enregistrement modernes, le punk, aurait révolutionné la construction de guitares et l’idée même des concerts de rock… Ca n’arrête pas. Toutes les dix pages on a droit à une nouvelle connerie durant laquelle on apprend que Pete a sauvé un orphelinat de la démolition ou inventé le vaccin contre le cancer.
Et pourtant, bizarrement, j’ai trouvé ça plus drôle qu’agaçant. C’est tellement incessant et constant dans la mégalomanie que ça devient une blague filée, et qu’au bout d’un moment j’en étais à attendre la prochaine énormité avec impatience.

   Plus problématique, cependant, est l’angle choisi pour cette autobiographie. Pete a en effet opté pour la description factuelle et exhaustive, sans velléités littéraires particulières. Ca m’a un peu surpris, parce que j’avais lu son recueil de nouvelles Horse’s Neck, dans lequel il se montrait plutôt doué pour la prose et le symbolisme poétique, mais Who I Am est un livre presque purement documentaire, qui se borne au schéma « telle année j’ai fait ça, ça et ça, et puis l’année suivante il s’est passé ça, ça et ça, et puis ensuite… ».
Il y a quand même bien quelques passages un peu plus théoriques et introspectifs, souvent réussis, d’ailleurs. Pete revient sur sa théorie (tout à fait valable, selon moi) selon laquelle le rock et tout ce qui a suivi est le produit d’une génération qui n’a pas connu la guerre mais qui a grandi dans son ombre. Il parle également avec une certaine justesse et une sincérité évidente de création artistique, et a une candeur touchante lorsqu’il s’agit d’amour. Et puis, également, il semble malgré tout conscient de ses défauts, et s’estime lui-même ne pas être très bon en matière d’amitié.
Mais la majeure partie du livre tient tout de même davantage du document rétrospectif que de la confession intimiste, ce qui est un peu dommage. Surtout que, bon, Pete Townshend, malgré sa vanité, est bel et bien l’un des types les plus importants de l’histoire du rock, et que sa vie a déjà été pas mal documentée par le passé, donc il y a finalement peu à découvrir ici, surtout pour quelqu’un qui se serait intéressé en profondeur à ses albums et aux histoires qui se cachaient derrière.
Son enfance, les abus sexuels qu’il a subis puis dont il a été accusé, sa misanthropie, son autisme musical, son isolement au sein de The Who (à nouveau, quand on l’écoute, on a l’impression qu’il était le seul être humain au milieu d’une troupe de singes vaguement capables de se mouvoir), sa lutte contre l’alcoolisme et la drogue, sa mégalomanie (désolé d’y revenir une nouvelle fois, mais vraiment, c’est involontairement au coeur du livre, je vous jure), même ses principales histoires de coeur… Tout ça, je connaissais déjà plus ou moins.
Question ragots, l’un des ingrédients les plus attendus de ce genre de livres, c’est plutôt sobre, par contre : on apprend vite fait que tous les mecs de l’époque étaient défoncés H24 (grande nouvelle) et que Pete aurait bien aimé baiser avec Mick Jagger. C’est à peu près tout.

   Cette approche descriptive a aussi le défaut de noyer le lecteur sous une avalanche ininterrompue de noms et de personnages, qui semblent tous être des genres d’agents/producteurs/managers/assistants/avocats dont il est presque impossible de comprendre le rôle exact, et qui ont assez rapidement fini par tous se fondre dans mon esprit en une seule silhouette floue et sans grand intérêt, que je nommais mentalement « l’entourage de Pete ».

   Et c’est finalement là-dedans que se trouve le vrai intérêt de ce livre : dans le portrait qu’il dresse, probablement sans s’en rendre compte, d’une rockstar « de l’ancien temps », d’avant le punk, d’avant le grunge, d’avant internet. D’une part, un mec qui a réellement inventé des choses, changé le visage de la musique pop, et de l’autre, une rock star immensément riche, qui achète une maison ou un avion sur un coup de tête, qui a autour de lui une cour permanente d’une vingtaine de personnes dont la présence est assez mystérieuse, et qui n’envisage pas un seul instant la possibilité d’enregistrer sa musique autrement que dans un studio personnel à plusieurs millions. Une rockstar, une vraie. Qui raconte sans sourciller qu’aller chercher son fils à l’école en jet privé, c’est quand même un peu coûteux, et qu’il serait peut-être temps de refaire une tournée avec The Who pour pouvoir continuer à remplir le réservoir. Il n’en existe plus beaucoup, des types comme ça.

   Et il y a une partie de vérité dans ce que Pete dit de lui-même : l’histoire l’a presque oublié, mais fut un temps où The Who jouait à armes égales avec les Stones ou les Beatles, que ce soit en termes d’importance artistique ou de succès commercial. Il s’agit réellement là de l’autobiographie de l’un des, quoi, cinq acteurs les plus importants de l’histoire du rock ? Un truc comme ça. Alors, oui, quoi que j’en pense, ce livre n’est pas une lecture si anodine que ça pour quiconque s’intéresse un peu à cette musique et à son histoire.

   Préparez-vous juste à vous farcir des pages entières de branlette, quoi. Cela dit, si vous avez les mêmes perversités que moi, vous finirez probablement par y prendre goût.

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