Stephen King : « The Bazaar of Bad Dreams »

Poster un commentaire

6 janvier 2016 par Vincent

uk_bazaar   Stephen King est mon écrivain favori. J’ai à peu près tout lu de lui, je tiens une bonne dizaine de ses livres pour d’authentiques chef-d’oeuvres de la littérature mondiale, et ce sont ses préceptes (énoncés dans son manuel « Ecriture : Mémoires d’un métier ») qui me guident lorsque j’écris moi-même de la fiction.
Pourtant, je me suis rendu compte que je n’avais jamais écrit à son propos sur la version actuelle de ce blog. Il s’agit là d’un oubli extrêmement grave, dont je ne pourrai jamais me faire complètement pardonner lorsque viendra le jugement dernier de ce morceau d’internet.
Je vais pourtant essayer d’entamer ce soir ma rédemption, en vous parlant de « The Bazaar of Bad Dreams », son dernier recueil de nouvelles publié il y a deux mois. C’est pas le pire départ possible, étant donné qu’il s’agit d’un des meilleurs livres qu’il ait écrit ces dernières années.

   Déjà, bon, évacuons tout de suite le sujet qui doit rendre dubitatifs certains d’entre vous : oui, « The Bazaar of Bad Dreams » a un titre qui ressemble quand même beaucoup à l’un des romans les plus connus de King. Mais en vrai, il n’a absolument aucun rapport avec « Bazaar ». D’ailleurs, toujours en vrai, le titre original de « Bazaar » n’est pas « Bazaar », mais « Needful Things », alors hein, bon, voilà. Il n’y a que nous Français qui pouvons profiter de la confusion. D’ailleurs, j’attends de voir comment les traducteurs vont s’arranger avec ça quand il sera temps d’importer ce recueil.
Maintenant que cette note primordiale et néanmoins sans intérêt a été faite, passons aux choses sérieuses.

   Comme n’importe quel auteur s’étant exprimé sur le sujet, que ce soit publiquement ou dans le privé, King a toujours eu des relations conflictuelles avec ses différents éditeurs.
Ou du moins, il en avait par le passé.
Parce que désormais, Stephen King a soixante-huit ans, il est multi-millionnaire, il a vendu des milliers de tonnes de ses livres à travers le monde, et quasiment cinquante ans après ses débuts, il n’en a plus rien à foutre des considérations commerciales de ses éditeurs. Probablement même qu’il n’en a plus rien à foutre desdits éditeurs eux-mêmes. Il produit, ils écoulent. Chacun à sa place.
Après tout, par le passé, il a déjà prouvé de nombreuses fois, chiffres de ventes à l’appui, que les normes habituelles demandées par les maisons d’édition (romans de trois cents pages, personnages favorisant l’identification du plus grand nombre, actes narratifs clairement identifiés…) n’étaient pas la seule recette pouvant permettre un succès commercial. On peut même se demander, en voyant le caractère « artistiquement chelou » de gros succès critiques et commerciaux comme « Harry Potter » ou « L’infinie Comédie », de David Foster Wallace, si la recette imposée par les éditeurs permet réellement quoi que ce soit. Si ça se trouve, il ne s’agit que d’une suite de règles arbitrairement retenues afin de simplement viser un remboursement des frais. Peut-être bien que les éditeurs devraient arrêter de viser les deux mille ventes avec un roman « à la [dernier succès en date] » et viser plutôt le million avec un chef-d’oeuvre novateur et original.
Et peut-être bien aussi que j’ai sévèrement digressé. Revenons au sujet : Stephen King jouit d’une liberté éditoriale totale depuis belle lurette, et plus le temps passe et plus il l’utilise.
   Ca se sent particulièrement dans « The Bazaar of Bad Dreams », qui ne répond à aucune des lubies habituelles des maisons d’édition : ici, King mélange sans le moindre ordre histoires horrifiques et histoires réalistes, il frôle comme d’habitude les six cents pages, longueur qui normalement fait faire les gros yeux à n’importe quel directeur éditorial, et il se permet même de glisser des genres de poèmes épiques chelous au hasard du livre. Si derrière ce recueil il n’y avait pas un auteur au million de ventes à peu près assuré quelle que soit la came, jamais « The Bazaar of Bad Dreams » n’aurait été accepté. Et ça aurait été sévèrement dommage pour la littérature.

tumblr_nwea1nCyAT1rf1peio1_1280

   Parce que ouais, « The Bazaar of Bad Dreams » est peut-être bien le meilleur recueil de nouvelles jamais écrit par Stephen King, si on exclut « Minuit 2/4 » et « Différentes Saisons », qui ont de toute façon toujours été difficiles à vraiment considérer comme de simples recueils de nouvelles.
Dans « The Bazaar of Bad Dreams », King abandonne, au moins dans un texte sur deux, la formule classique de la nouvelle à chute. Cette structure assez lassante, à la longue, d’un texte court qui ne trouve sa justification que dans un twist final qui nous ferait dire « ahah, putain, je l’avais pas vu venir ! ». C’est le modèle classique de la nouvelle, le coup éculé du « en fait tout ça n’était qu’un rêve / d’un coup on comprend que le narrateur est mort depuis le début / en réalité le petit garçon qu’on prend en pitié pendant tout le texte c’était Hitler ». Ca va, depuis le temps, on connaît le gimmick, et s’il reste divertissant entre de bonnes mains, souvent on a juste l’impression de regarder, un peu las, un prestidigitateur faire ses tours en essayant de deviner où est l’astuce.
Ici, King, peut-être lui aussi lassé de la formule à force de l’avoir utilisée, s’adonne dans près de la moitié des nouvelles à une autre forme d’écriture particulièrement adaptée au format court : la peinture. Il prend une scène précise, sans trop de contexte ni d’enjeu, et l’explore aussi minutieusement et intégralement que possible. En fait, dans certains des textes de ce recueil, il trompe son crédo habituel de « simple raconteur d’histoires divertissantes », et penche davantage vers la description littéraire, ouvertement inspiré (il l’avoue dans l’une des notes introduisant ses nouvelles) d’un auteur comme Carver.
Et, sans trop de surprise pour qui est familier de King, il excelle dans cet exercice. Des nouvelles comme « Premium Harmony » (histoire intégrale : un mec attend l’ambulance à côté du cadavre de sa femme qui vient de faire une crise cardiaque dans une supérette ; rien de plus rien de moins) ou « That bus is another world » (un type en taxi voit, dans un bus voisin, un homme égorger une femme ; mais il est en retard à son rendez-vous, et en plus il se demande s’il a bien vu, ou s’il ne s’agissait pas d’une blague, alors finalement il ne fait rien et va à son rendez-vous) sont des chef-d’oeuvres de description humaine, des histoires complètes qui, simplement, n’avaient pas besoin de plus de dix pages pour exprimer leur profondeur.
Même le texte final du recueil, « Summer Thunder », pourtant fantastique (post-apocalyptique, pour être précis), ne donne finalement que dans ce registre, en ne s’intéressant qu’à la relation de l’un des derniers survivants du genre humain avec son chien.

   King l’a toujours dit : une histoire est un fossile, et l’écrivain a simplement le devoir de le déterrer en entier, en prenant soin de ne pas le casser dans la manoeuvre. Parfois, le fossile est énorme et donne un roman de mille cinq cents pages comme « Ca ». Et puis parfois, le fossile est petit, mais pas moins intéressant, et il n’est que de la taille d’une nouvelle, et c’est très bien ainsi.
Des auteurs moins honnêtes ou moins inspirés auraient pu transformer n’importe laquelle des nouvelles ici présentes en un roman. King ne le fait pas. Parfois, une histoire ne nécessite que deux ou trois personnages et quelques décors pour dire ce qu’elle a à dire, et il faut respecter ça.

   Par contre, bon, je parle d’honnêteté et tout ça, mais faut quand même préciser après ces quelques louanges que « The Bazaar of Bad Dreams » a un petit côté fond de tiroir quand même, puisqu’on retrouve à son sommaire une bonne poignée de textes que King avait, ces dernières années, publiés à droite à gauche : ici « Bad Little Kid », auparavant uniquement sortie en France à l’occasion d’une opération promotionnelle d’Albin Michel, là « Ur », nouvelle écrite pour la sortie du Kindle d’Amazon, ou encore là-bas « Blockade Billy » et « Morality », qui étaient parues il y a quelques temps dans un petit bouquin un peu passé inaperçu. Ca n’a rien de très gênant, hein, et les quatre textes que je viens de citer en exemple sont loin d’être les plus mauvais du recueil, mais bon, fallait le préciser, quoi. Honnêteté, tout ça tout ça. On parle bien ici d’un recueil, d’une collection désordonnée de textes épars, et pas d’un livre conçu dès le départ comme un tout logique et structuré.

   Il n’en reste pas moins que « The Bazaar of Bad Dreams » est un excellent Stephen King, un livre qui prouve que le vieux monarque en a encore en réserve et n’est toujours pas sur le point de lâcher le trône.
   Il s’agit même, je pense, d’un King assez « newcomers friendly », qui peut faire office de bonne porte d’entrée à qui n’est pas familier du mec. Ici le fantastique est plutôt léger, sans être inexistant, et le talent d’écriture indéniable de King est particulièrement évident, permettant aux plus rigides des universitaires de se dire une bonne fois pour toutes que, quand même, ce putain de binoclard n’écrit pas que des romans de gare.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :