Harry Crews : « La malédiction du gitan »

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27 septembre 2015 par Vincent

La malédiction du gitan   Ce livre, il m’a été conseillé par une amie.
J’ai l’impression d’avoir déjà commencé quarante-sept articles de cette façon.
Bon, donc, ce livre, il m’a été conseillé par une amie. Offert, même, parce que j’ai des amis riches et généreux. Sauf qu’en fait, par « conseillé », j’entends qu’elle m’a tendu le roman en me disant « tiens, lis ça, c’est bien ». Je crois n’avoir même pas eu droit au traditionnel résumé pour me donner envie ni à une quelconque comparaison avec un autre auteur. Des amis riches, généreux et autoritaires, donc. Mais je suis quelqu’un d’obéissant, alors j’ai opiné du chef (première fois que j’utilise cette expression, merci de ne pas la retenir contre moi) et j’ai ramené le livre avec moi. Et puis après, j’ai lu l’intégralité de la série Harry Potter. Obéissant oui, mais uniquement dans une certaine mesure.
Mais finalement, le tour du roman de Harry Crews est bien venu, cette semaine. Et il m’a laissé sur le cul avec un sourire tremblant. Aujourd’hui on parle de « La malédiction du gitan », d’Harry Crews. Un roman qu’on peut sans trop de problèmes qualifier de génial.

   Contrairement à ce que le fan moyen de Buffy pourrait immédiatement penser, « La malédiction du gitan » ne parle pas d’un vampire avec une âme. Il parle plutôt de Marvin Molar, un post-ado qui part dans la vie avec un léger handicap : il n’a pas de jambes. Ah, et aussi, il est sourd-muet. Et puis en plus, il est orphelin. Ce sont des choses qui arrivent, hein, chacun sa croix. Moi, par exemple, je porte des lunettes. Chienne de vie.
Marvin a grandi chez Al Molarski, un ancien culturiste devenu gérant d’une salle de musculation. C’est Al, d’ailleurs, qui a orienté Marvin vers le boulot qu’il fait : monstre de foire. Grâce/à cause de son statut de curiosité à la limite du monstrueux, Marvin se produit en effet sur des scènes locales, où il enchaîne les acrobaties et les tours de force afin de se faire applaudir par des gens entiers qui le regardent avec toujours le même mélange de curiosité, de pitié, de dégoût et de commisération. Faut dire que Marvin, ses acrobaties, elles sont quand même pas mal. Parce que Marvin, il a beau ne pas avoir de jambes et ne rien entendre, il a par contre des bras qui font cinquante centimètres de tour, grâce aux bons soins du vieux Al. Alors Marvin, il arrive par exemple à tenir en équilibre sur un seul doigt, des trucs un peu cool comme ça.
Est-ce que c’est en partie grâce à ça qu’il a réussi à séduire Hester, sa petite-amie au corps parfait ? Peut-être, on ne sait pas. En tout cas, Hester, elle est intelligente, elle est belle, elle est drôle, elle est belle, elle est maligne, elle est belle. Elle est belle, surtout. Marvin ne se lasse jamais de la regarder, et encore moins de coucher avec elle. Et à force de le soûler avec ça, Hester arrive même à le convaincre que ce serait cool qu’elle vienne vivre chez lui, à la salle de sport, avec Al et les autres dingos qui traînent dans le coin.
Et là, en fait, ça va commencer à partir un peu en couilles. Parce que Hester, ouais, elle est belle, mais je l’ai dit, elle est aussi intelligente. Et surtout, bah, elle ne va pas très très bien, question santé morale. Y a des trucs chez elle qui sentent la dépression et l’auto-destruction, un peu. Et toutes ces caractéristiques ensemble, bah ça fait d’elle une fille un peu dangereuse. Pour les autres et pour elle-même. Et Marvin, il s’en rend compte, parce que lui non plus il n’est pas con, malgré tous ses handicaps. Mais Marvin, il est amoureux d’Hester, alors il ferme un peu les yeux. Il essaie de se faire croire que tout va bien, parce que coucher avec Hester, putain, c’est quand même méga cool, surtout pour un mec qui part d’aussi bas dans la vie. Alors il ferme sa gueule et il laisse les merdes approcher.
Et quand enfin elles seront là, les merdes, il sera trop tard. Y aura de la haine, du désespoir et du sang.

LMDGLe roman existe aussi avec cette couverture,
si tu veux susciter des regards bizarres dans le métro.

   Bon, première chose : les voies de l’édition sont impénétrables, et contrairement à ce qui est marqué sur la couverture de ce roman, il ne s’agit absolument pas d’un polar. J’imagine qu’il a été classé dans cette catégorie simplement parce qu’il a été écrit par un Américain pendant les années soixante-dix. Ils ne reculent pas devant grand-chose, les éditeurs, quand ils ne savent pas comment vendre leur came.
Non, le genre de « La malédiction du gitan », il est plus à chercher du côté de John Fante ou de Bukowski, dont Harry Crews se rapproche pas mal par le style et l’univers. Un écrit très oral, un amour qu’on sent sincère pour les déclassés de la société américaine, un humour noir omniprésent et franchement hilarant dans certains passages, et puis un talent évident pour chanter les louanges des perdants de l’histoire, qu’elle soit avec un grand ou un petit H. Sérieux, en tant que fan de Bukowski qui a malheureusement terminé son oeuvre intégrale depuis maintenant un bon moment, la découverte d’Harry Crews m’a fait super plaisir. Je sens que je vais m’amuser, avec sa bibliographie.
« La malédiction du gitan » est un roman drôle, touchant et déprimant à la fois. Tout y est.

   Y a un autre point commun, cela dit, avec Fante, Bukowski, ou même Steve Tesich, dont je t’avais parlé y a quelques mois : c’est le personnage féminin central, ici Hester. Une femme supérieurement belle et intelligente, mais également manipulatrice à l’extrême, dangereuse. Une femme qui termine par faire des hommes qui l’entourent ses victimes presque innocentes, des jouets soumis à sa volonté et sa beauté.
Ce personnage de femme à la fois supérieure, sublime, dépressive et « mauvaise », in fine, on le retrouve sous une forme ou une autre chez tous les autres auteurs que je viens de citer. Et clairement, c’est pas un personnage qui renvoie une super image de « la Femme ». Allez, disons les choses : c’est une image clairement misogyne, en fait. La femme manipulatrice et cruelle face aux hommes un peu idiots mais dont le coeur est pur, tu vois ?
Et là, normalement, tout le débat devrait être de savoir « si on peut dissocier la personnalité d’un auteur de son oeuvre ». Genre, souvent, on prend Céline pour exemple. « Oui, c’était un immonde antisémite, mais quand même, ses livres sont des monuments de littérature, alors séparons l’homme et l’oeuvre, d’accord ? »
Je trouve que c’est une mauvaise réponse à apporter à la question. Moi j’ai aimé ce roman, ou celui de Tesich, ou plein d’autres encore, justement en partie grâce à ces personnages à la conception misogyne, ou grâce à d’autres aspects « problématiques » dans le vocabulaire ou l’attitude de tel ou tel personnage.
La fiction n’a pas forcément pour but de décrire le monde tel qu’il devrait être dans l’idéal. Parfois, elle décrit simplement le monde tel qu’il est, point.
Tout le monde a en lui des monstres, des élans de racisme, de violence, de haine, de sexisme, de volonté de faire du mal, de lâcheté ou de bassesse. Et essayer de se rendre aveugle à eux, de se faire croire qu’ils n’existent pas, ça ne me paraît pas être la meilleure façon de les comprendre, et donc de les dompter.
Ce livre a beau être drôle, il n’en parle pas moins d’hommes blessés par la vie, qui vivent dans les recoins sales et sombres de la société. Et à ce titre, leur rapport au monde, aux femmes, à eux-mêmes, n’a pas à être propre, beau et présentable.
Et d’une certaine façon, chacun à notre échelle, on vit tous dans des recoins sales et sombres, je crois. Et, consciemment ou non, peu importe, le roman d’Harry Crews nous le rappelle.
J’ai super hâte de me plonger dans le reste de son oeuvre.

   Pour acheter ce livre, tu vas sur Amazon et tu l’achètes d’occase à trois euros, comme ça, ça punira l’éditeur d’avoir voulu nous le vendre comme un polar qu’il n’est absolument pas. Et si tu le veux en anglais, c’est possible aussi, mais bizarrement, ça va te coûter beaucoup plus cher. Mais en même temps, je l’ai dit, je n’ai que des amis riches, alors ça devrait aller, non ?

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2 réflexions sur “Harry Crews : « La malédiction du gitan »

  1. Elodie dit :

    Ravie que tu l’aies aimé, il y a des livres dans lesquels on voudrait habiter. C’est le cas pour moi, en ce qui concerne ce roman : j’adore ce groupe de freaks et leur vie au dessus du gymnase, leur fraternité au quotidien et cette parenthèse de bonheur inquiet avant la tragédie. Tous les Harry Crews que j’ai lus m’ont plu, mais celui-ci créé un univers qui m’a particulièrement touchée : le perso génial de Marvin Molar les taquineries de mecs, la cuisine du vieux Al, les odeurs de cuir et de sueur, et l’espoir un peu fou (toujours sacrément menacé de déception chez Crews) mais non moins émouvant que ça peut fonctionner si on y croit.

    • Vincent dit :

      Je te l’ai déjà dit, mais vraiment, merci pour la découverte ! Et t’as complètement raison, le sens du détail de Crews, ainsi que le fait que, finalement, le roman se passe dans un nombre très réduit de lieux et avec un nombre plus réduit encore de personnages, donne vachement de vie à chaque scène, on a l’impression d’y être.
      Une autre dimension que j’ai adorée dans ce roman, c’est son humour, qui parvient à rester hilarant presque tout du long malgré la noirceur de ouf de ce qui nous est raconté.
      Bref, j’ai super hâte de lire un autre Crews ! Encore merci.

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