Jean-Pierre Boudine : « Le Paradoxe de Fermi »

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2 avril 2015 par Vincent

Le-paradoxe-de-Fermi-de-Jean-Pierre-Boudine-chez-Denoël   Au départ, j’ai juste acheté ce livre pour sa couverture. Je la trouve jolie, et surtout, elle ressemble grave à celle que j’imaginais pour le dernier roman que j’ai écrit. Faudra que j’en trouve une autre. Et puis, bon, faudra aussi que je trouve un nouvel éditeur, mais ça, c’est secondaire, hein.
Mais trêve de conneries, parlons du roman de Jean-Pierre Boudine. Un mec qui n’a pas peur de son nom et qui baise les pseudos. Nickel. Plus nickel encore : son livre démonte ta tête en moins de deux cents pages et fait couler le plus noir des cauchemars jusqu’au fond de ta conscience. Prépare-toi à te mettre en position foetale, « Le Paradoxe de Fermi » va faire mal à ton espoir.

   L’histoire : en 2022, une nouvelle crise fait s’effondrer l’économie occidentale moderne, le capitalisme, et avec eux, l’ensemble de la civilisation humaine (non, y a pas de raccourcis, j’y viens, t’inquiète). Le roman de Boudine commence quelques années plus tard, dans une ambiance de fin du monde imminente, de chaos total où les survivants s’entretuent pour un peu de nourriture ou simplement par désespoir. Le récit de cette apocalypse moderne nous est résumé par Robert Poinsot, ancien scientifique devenu reclus qui vit dans une grotte en attendant la fin des temps. Pour s’occuper, il écrit l’histoire des derniers jours de l’humanité. Et nous, on lit.

   En sa qualité de roman, « Le Paradoxe de Fermi » fait le boulot sans éclat. Ecriture anodine, récit très court, personnages unilatéraux, presque inexistants, abus total sur les « … » et les « ! »… Ce n’est pas le roman de l’année, pas même celui du mois. Mais ça n’a en fait pas le moindre début d’importance. Parce que ce livre ne doit pas être lu comme un roman. Il doit être lu comme un avertissement, une thèse d’anticipation, un essai mêlant économie, philosophie, métaphysique et analyse sociale. Rien de moins, ouais.

   Avec une efficacité sans faille, en 171 pages, Jean-Pierre Boudine essaie de nous dire, de manière froide, scientifique, que le capitalisme mondialisé moderne, le modèle de société qu’on s’est construit, est sur le point de nous faire tous sombrer dans l’abîme. Pas dans « encore une crise économique », pas dans « une difficile période de récession », non, mais réellement dans la fin de l’humanité. Aujourd’hui tout est connecté, interdépendant, et si un seul élément de la chaîne casse, tout s’écroule, y compris les zones du monde qu’on pense être indépendantes de notre système. L’économie, l’information, les armes nucléaires et intercontinentales, la pollution, l’argent virtuel… De manière insidieuse, progressivement, tous ces éléments n’en ont plus fait qu’un. Petit à petit, l’humanité a cessé d’avancer dans une plaine et s’est dirigée vers un pont. Qui est devenu un pont de cordes. Qui n’est plus aujourd’hui qu’un fil tendu au-dessus du vide. Un faux-pas, un coup de vent, et c’est la chute, définitive.
La machine qu’est le monde moderne s’est emballée, et ceux qui sont chargés de la diriger n’ont plus le pouvoir de l’arrêter. Ils ne peuvent plus que la nourrir en espérant qu’elle ne devienne pas trop folle. Il est sûrement trop tard.

   Là je résume, et très mal, mais si Boudine n’est pas l’écrivain du siècle, il a par contre un talent certain pour la démonstration et la synthèse. Le récit qu’il nous fait de cette fin du monde est glaçant, et très vite, on comprend que ce livre n’a rien du roman de science-fiction divertissant. Tout ce qui y est raconté est d’une probabilité cauchemardesque, et semble dangereusement proche de nous. Si rien ne se passe, il semble plausible qu’on vive une situation très similaire d’ici quelques années. En 2022, pourquoi pas.
L’enchaînement des évènements, leur caractère inéluctable, la chaîne de causes et de conséquences… Ce n’est pas seulement bien raconté, c’est surtout évident, convaincant. Ce livre m’a fait peur, réellement. Je l’ai lu le weekend dernier et ne pense pour ainsi dire qu’à lui depuis. C’est l’annonce d’un cauchemar. Le dernier qu’on vivra. Un livre aussi important à lire que terrifiant.

   Et pour un peu expliquer le titre, faut que je parle d’Enrico Fermi, un scientifique italo-américain du milieu du XXème siècle. Un jour, avec ses potes, il s’est amusé à s’interroger sur le fait qu’on n’a jamais rencontré d’extraterrestres, ni même capté le moindre signal tendant à laisser penser qu’ils existent. Pourtant, si on met de côté le point de vue religieux selon lequel nous serions les seuls êtres intelligents de l’univers, statistiquement, il est pour ainsi dire impossible, dans un monde quasiment infini et bien plus vieux que nous, qu’il n’existe pas ailleurs d’autres civilisations, d’autres formes de vie intelligentes et organisées. Et, même, étant donné l’âge de l’univers, il semble tout aussi improbable qu’aucune d’entre elles n’ait jamais maîtrisé le voyage interstellaire.
En fait, disait Fermi, selon toute logique, nous aurions dû, en tant que forme de vie, apparaître dans un monde parcouru dans tous les sens par des dizaines et des dizaines de civilisations extraterrestres différentes, depuis longtemps colonisatrices de l’univers.
   Alors oui, je sais, « ahah, les extraterrestres, quelle connerie ! ». Sauf que non. A part si on adopte un point de vue religieux, comme je l’ai dit, il est en fait beaucoup plus bizarre d’imaginer que nous sommes « les seuls » que de croire sans le moindre doute à l’existence d’autres civilisations au moins équivalentes à la nôtre dans l’univers. Et pourtant, non. Jamais aucun contact, aucun indice de leur existence.
Depuis une cinquantaine d’années, un nombre surprenant de personnes se sont intéressées au Paradoxe de Fermi. Scientifiques, philosophes, artistes… Beaucoup d’explications possibles ont été proposées. Je ne vais pas te les donner ici, cet article est déjà trop long, mais la page Wikipédia consacrée au Paradoxe est assez complète, fais-toi plaiz.
Boudine, de son côté, apporte lui aussi sa pierre à l’édifice en proposant l’explication suivante : la civilisation serait, par nature presque « biologique », un organisme à durée de vie très courte, à l’échelle de l’univers. Quelques milliers d’années à tout péter. Et ici comme ailleurs, elle serait à chaque fois destinée à se suicider à petit feu, à se bouffer elle-même, avant de pouvoir s’extraire de sa condition.
Et là aussi, la démonstration qu’il fait de cette possibilité est trop convaincante pour te permettre de bien dormir.

   Depuis une semaine, ce livre me hante. Je pense qu’il est important qu’il en soit de même pour toi. C’est édité dans la collection Lune d’encre, chez Denoël, et tu peux acheter ça sur Amazon, histoire de tuer le monde de l’édition. De toute façon, tout le reste suivra bientôt, a priori.

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