Rouille : « On Tue Ici »

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25 février 2015 par Vincent

Rouille On Tue Ici   Ca doit faire chier les groupes, quand on commence une critique de leur disque en parlant des anciennes formations dans lesquelles ont joué certains de leurs membres. J’imagine sans problème le côté fardeau du procédé, l’impression de ne pas pouvoir exister en tant que nouveau projet, de toujours devoir reparler du passé alors qu’on est concentré sur le présent… Ouais, juré, je comprends complètement. Et donc, bien entendu, je vais commencer cette critique du premier disque de Rouille en parlant d’Amanda Woodward, le groupe dans lequel Jérôme, leur chanteur, officiait auparavant. Bonjour, je suis un gros con.

   Amanda Woodward, Caen, France, c’était la première moitié des années 2000. C’était ma porte d’entrée pour le monde du punk indépendant, du DIY, des concerts dans les squats et des fanzines. Tout a commencé par eux, par leur EP « Pleine de Grâce » récupéré complètement au hasard en 2003 ou 2004. Un EP qui, de recherches internet en cliquages de liens, m’a mené à découvrir des labels, des groupes, des genres musicaux entiers dont je n’aurais sinon jamais entendu parler. Sans du tout exagérer, ce groupe est l’un des plus importants de mon parcours musical. L’un de ceux qui, d’un coup, ont élargi de manière spectaculaire mon horizon. Je leur dois beaucoup.
Mais en plus de ça, Amanda Woodward, c’était surtout un incroyable groupe. Le trve ëmo à son meilleur, un mélange de mélodie et de fureur comme j’en ai rarement entendus encore aujourd’hui. Une façon de faire sonner le français qui faisait plaisir et rassurait mes oreilles sur la possibilité de faire du rock dans notre langue. Une discographie irréprochable, sans le moindre morceau à jeter. Une identité bien à eux, mélangeant punk, hardcore, arrangements reggae et mélodies spatiales. Et puis, aussi, surtout, des textes et une voix, ceux de Jérôme donc, qui faisaient monter en moi rage et énergie, en doses équivalentes. Des émotions politiques, de la colère sentimentale, l’envie de vomir ses tripes sur le monde. C’était ça, Amanda Woodward.
Ouais. Pendant la première moitié des années 2000, n’importe quel Français s’intéressant à la sphère emo-punk pouvait sans aucune vanité dire haut et fort que le champion de la discipline était d’ici. C’était vrai, et tellement indéniable qu’encore maintenant il suffit de prononcer leur nom pour voir s’allumer des étoiles dans les yeux de ceux qui savent.
Et aujourd’hui, ou plutôt en septembre dernier, dix ans après, Jérôme revient avec Rouille, un groupe binational qu’il a formé avec des potes espagnols. « On Tue Ici » est leur premier disque, que ses sept titres placent entre EP et album.

Blast from the past. Prends des notes, jeune.

   Et ces titres, justement, sont la raison pour laquelle je me suis permis d’ouvrir cette critique par un retour sur Amanda. Ou plutôt, les « noms de ces titres », pour faire une référence à Alice aux Pays des Merveilles. Je vous en cite quelques-uns : « Un travail sur l’usure » ; « On aura une autre gueule » ; « Rares parmi nous quitterons le trottoir ». Sans déconner, je crois que même si je n’avais pas su, juste à lire la tracklist j’aurais direct compris que Jérôme officiait dans ce groupe. D’emblée c’est son écriture, son sens de la formule bizarre, de la phrase qui donne envie de creuser. Et une fois le creusage fait et les paroles lues, l’impression est confirmée. En dix ans son écriture ne s’est pas étiolée, et est aussi intrigante et unique qu’à la grande époque. Avant même de lancer le disque pour la première fois j’avais le sourire.

   Et quand le disque s’est lancé, le sourire ai-je gardé ? Ah ! Vincent, fieffé coquin, tu as le sens du suspense ! Ouais, ça va, je l’ai gardé. Rouille reprend les choses là où Amanda les avait laissées. Emo abrasif, mariage de la colère et de l’émotion, envie de se rouler par terre en pleurant et en s’arrachant les dents. Leur emo viscéral me renvoie dix ans en arrière, et paradoxalement, ça me paraît être une bouffée d’air frais dans l’ambiance musicale actuelle. Zéro fard sur ce disque.

   Après, « On Tue Ici » est-il un EP/LP parfait ? Malheureusement non. Sur les sept titres qu’il contient, tous ne sont pas des tueurs d’oreilles instantanés, et il faut attendre les dernières chansons pour que ça décolle vraiment. La plupart des autres noient leurs mélodies sous des rythmiques et des accords basiques, et Jérôme a de plus un peu changé sa façon de chanter : une impression bizarre de dégueulis de mots un peu poussif se fait ressentir sur certaines lignes vocales.
Mais bon, v’là, c’est pas trop grave, la dose est là, et les old timers peuvent se l’injecter sans la moindre hésitation.
Par contre, faut qu’on en parle… La putain de sa mère, c’est quoi ce son de merde ?! On dirait que l’album a été enregistré sur une cassette qui elle-même aurait été ensuite ré-enregistrée sur une deuxième cassette avant que celle-ci ne serve au pressage vinyle via de vieux câbles rongés par des rats. Je veux bien, hein, ça fait gagner des points punk, mais putain, c’est chaud pour nos oreilles. A quoi bon graver le disque sur un vinyle 180 grammes si c’est pour avoir un son écrasé comme ça, je me demande.
Je pense en fait que ce disque est à appréhender comme une « étape zéro » comme un point de départ à partir duquel se déroulera la suite. Et la suite, j’ai très envie de l’écouter, perso.

   Si malgré mes quelques réserves t’es quand même encore frétillant à l’idée d’écouter « le nouveau groupe du mec d’Amanda Woodward » (désolé les gars, va falloir vous y faire), tu peux aller sur leur site, ou sur leur page Bandcamp, où l’album est écoutable et téléchargeable gratuitement en mp3 ou achetable en vinyle. Ah oui, et tiens : un clip pour « On aura une autre gueule », l’une des très bonnes chansons du disque. A plus, kiddo.

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2 réflexions sur “Rouille : « On Tue Ici »

  1. Sylvain dit :

    Merci pour ta chronique, Vincent. J’avais l’adresse de ce blog qui attendait docilement dans mon dossier A lire, depuis la fin 2013 (alors que je ne sais même plus d’où elle me vient, cette adresse), que je revienne le lire plus en avant, et je suis tombé sur cet article qui m’a replongé en arrière. Beaucoup en arrière, même. Le début des années 2000 et les premiers concerts engagés puis la découverte en 2003/2004 d’une certaine scène hxc politisée-mais-pas-trop-en-fait-mais-c’est-pas-grave et que vas-y que tout prend forme… Les Overcome, Isis, Amanda,Ananda, Kérosène, Judoboy, Cult of Luna, Orchid, Overmars, Neil Perry et j’en passe. Oui, c’est hétéroclite. Donc un petit mot pour te remercier de m’avoir rappelé à ces souvenirs finalement bougrement empreints de sens. « Nous sommes plus que ça – Nous sommes toujours là », entends-je sur leur bandcamp. Word.

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