Steve Tesich : « Price »

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31 janvier 2015 par Vincent

Price Tesich   D’habitude, quand j’évoque ici un livre, je me la pète et j’en parle uniquement en utilisant son titre original, comme si je l’avais lu en V.O.. En vérité c’est très rarement le cas, parce que la plupart des livres que j’achète je les prends au hasard de leurs quatrièmes de couverture et des rayons des librairies. Et puis je ne suis même pas un ayatollah de la V.O., en fait.
Donc oui, quand je dis que j’ai lu « God Bless You, Mr Rosewater », alors qu’en fait j’ai lu « Dieu vous bénisse, Monsieur Rosewater », bah c’est juste un snobisme de blogueur de troisième zone, rien de plus. Je me console en me disant que tous les autres font pareil.
Mais aujourd’hui, clairement, je le dis : j’ai lu « Price », et pas « Summers Crossing », comme le roman dont on va parler s’appelle dans sa langue originale. Pourquoi ce soudain besoin de vérité, me demandes-tu, curieux lecteur ? Deux raisons à cela. La première, c’est que le travail de l’éditeur Monsieur Toussaint Louverture (c’est le nom de la maison, pas une obséquiosité déplacée de ma part) mérite d’être salué : couverture et maquettes magnifiques, ligne éditoriale qui se tient droite et semble bien n’avoir jamais putassé… Faut thumb uper, ça change des usines à merde habituelles qui publient dix romans inutiles par mois.
Et la deuxième raison, c’est que « Price » est un roman que j’ai réellement envie que tu lises, et pour cela, je veux qu’il y ait le moins de barrières possibles entre toi et lui. Donc tu vas dans ta librairie la plus proche, ou même sur Amazon je m’en fous, et tu l’achètes. Voilà.

   Je sais, je sais, enthousiasme débordant, je fais peur à tout le monde, WHOOOO, calm down, Vincent calm down ! Blraaaak. Lolwut ?
Reprenons nos esprits.
« Price » est le premier des deux romans qu’a écrit l’américain Steve Tesich avant de mourir en 96. Le second, « Karoo », a été l’une de mes lectures favorites de 2014, et je l’avais d’ailleurs rapidement évoqué lorsque je t’avais parlé d’une autre de mes lectures favorites de 2014.
Mais « Price », lui, édité pour la première fois en France il y a quelques mois, est MA lecture favorite de 2014. Pas trop de débats possibles malgré le fait que, si l’année écoulée a été pauvre question musique, elle a été très riche question livres, pour ma part.

   L’histoire, pourtant, partait de manière classique : on est dans les années 60 américaines et on suit Daniel Price pendant ses premières vacances d’été post-lycée. Il traîne avec ses potes, se demande ce qu’il va faire de sa vie, et est en conflit avec ses parents et avec sa condition sociale. Bref, du roman américain classique, école « fin de l’innocence ». C’est un style que j’aime bien (je l’ai même plus ou moins pratiqué ; pub assumée), donc je partais pour une lecture agréable, mais je ne m’attendais pas à ce que ce livre crée une émeute dans mon crâne.
L’élément qui a changé la donne, c’est un personnage, qui arrive très tôt dans le roman : Rachel. Une meuf de laquelle Daniel tombe immédiatement amoureux, et derrière laquelle il va courir pendant tout l’été.
   Jusque là, ok, je sais, ça reste encore une fois classique.
   Mais.
   Mais dès le début, toi, lecteur, tu sens que Rachel est une chieuse de première catégorie. Et ça va très vite se confirmer. Daniel et elle vont vivre une histoire d’amour qui ne sera réellement heureuse à aucun moment, et qui va finir dans un nihilisme sentimental qui, perso, m’a mis le coeur en miettes, trouvant écho dans ma propre expérience des sentiments.

Summer Crossing
Cette histoire d’amour adolescent, ce roman dans son ensemble, disent que l’amour pur, sincère, heureux, c’est un truc qui n’existe pas. « Price » montre par l’exemple qu’en fait, « l’amour », les relations de couple, ça consiste à aimer seulement sa propre vision de quelqu’un, et non pas ce que la personne est réellement. Ca peut d’ailleurs s’appliquer à n’importe quelle relation sociale, même si les relations de couple sont généralement les plus intenses… Le roman de Tesich montre un exemple similaire dans le cadre familial. Nous sommes incapables de réellement comprendre, dans son intégralité, une autre personne que soi-même, et on se contente donc de simplifier notre vision des gens pour en faire des pièces parfaitement taillées pour compléter les trous dans nos puzzles sociaux.
On ne voit dans les autres, dans ceux qu’on aime, que ce qu’on a décidé d’y voir. Et on ne choisit d’aimer que des gens qui permettent à peu près cette projection. Mais dès qu’ils s’en éloignent trop, qu’ils rendent notre fantasme impossible à tenir, on s’en détourne, on est déçu, on part à la recherche d’une autre personne permettant davantage cette projection.
Tu vois ce que je veux dire ? J’imagine que non. Lis « Price », tout ça y est expliqué mieux qu’ici.

   Les relations amoureuses sont majoritairement (j’avais écrit « toujours », au départ, mais je vais te laisser une porte de sortie pour penser que tu es l’exception qui confirme la règle) avilissantes, sales et sans noblesse. Ce sont des échanges d’égoïsmes, des abus mutuels, une tromperie consentie dans le silence. Un mensonge généralisé. On cherche à se posséder les uns les autres, à transformer quelqu’un en ce qu’on pense qu’il est, à en faire un accessoire de sa propre existence… Les histoires d’amour sont terrifiantes de monstruosité.
Et pourtant elles existent. Le coeur qui explose, la panique dans les jambes, les séismes dans l’estomac quand « cette fille » apparaît dans ton champ de vision… Ca existe, oui. Ce n’est pas beau, ce n’est pas propre, c’est même monstrueux et à la fin ça te laisse en ruines, impossible à reconstruire, mais ça existe. Et il est impossible de lutter contre.

   « Price » parle de tout ça. Avec une maestria, un style et une narration qui butent tous les écrivains de merde (moi y compris, bien entendu) qui ont tenté le coup du « roman d’amour adolescent ». Ici, Tesich sort de ce game et lâche un GRAND ROMAN, un truc qui te dit, te hurle, te crache que l’amour c’est de la merde et que pourtant tu finiras toujours par ramper vers lui comme un camé en manque.

   Roman qui devrait faire baisser les yeux à tout le monde et mettre fin à une bonne partie des couples de la planète.
Lis-le, s’il te plaît.
Et ensuite, lis « Karoo », qui en est un peu la suite thématique. Et puis quand ce sera fait, abandonne la vie, l’amour, l’espoir, fume-toi une clope et marche vers l’horizon, seul, sans projet, sans souvenirs, sans rien. Ces deux romans t’auront tout pris.

1024px-Steve_Tesich_001Ah et sinon, Tesich avait les mêmes lunettes que le vieux du film « Up ».
Ca devait être signalé.

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