Kurt Vonnegut : « God Bless You, Mr. Rosewater »

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27 octobre 2014 par Vincent

KV-GBYMR   Si 2014 n’a pas été, jusqu’ici, une année malade question musique, j’ai par contre eu l’occasion d’y lire (gros doute sur l’utilisation du pronom « y », mais passons) pas mal de bouquins vraiment mortels. « Karoo », de Steve Tesich, par exemple. Un gros roman de genre cinq cents pages dont la quatrième de couverture laisse présager d’une demie-connerie sentimentale cousue de fil blanc (gnagnagna, un type qui retrouve la mère naturelle du fils qu’il a adopté, gnagnagna), et qui se révèle être une bombe qui parle avec talent du sens de la vie, de la place de l’art dans le quotidien, de la réussite, et qui en plus se paie le luxe d’être hilarant.
Et puis, également, ce weekend, j’ai lu « God Bless You, Mr. Rosewater », de Kurt Vonnegut. Un roman beaucoup plus court que « Karoo », mais qui partage cependant beaucoup de points communs avec ce dernier. Comme par exemple celui d’être hilarant. Ou celui de réellement faire réfléchir à ce que « vivre » peut vouloir dire. Ou celui de montrer la classe dominante sous une lumière malade et fatiguée. Ou, également, celui d’être un genre de chef-d’oeuvre.

   Avant « God Bless You, Mr. Rosewater », je n’avais lu qu’un seul autre roman de Vonnegut, le célèbre « Slaughterhouse 5 ». J’avais beaucoup aimé, mais étrangement, je n’avais pas davantage creuser la bibliographie du Monsieur, qui était d’ailleurs mort quelques mois après ma lecture.
Il m’a fallu quelque chose comme huit ans, et une après-midi de désoeuvrement à la recherche de trucs cool à lire, pour à nouveau me pencher sur son cas, et désormais, je pense faire de son oeuvre complète ma seule et unique lecture pour ces prochains mois. J’ai de plus en plus envie de fonctionner comme ça, depuis quelques temps. Remonter la liste et lire l’intégralité de ce que les auteurs que j’aime ont pu produire.
Vonnegut, pour ceux qui ne le connaîtraient pas,  était un auteur américain d’origine allemande, né en 1922, dont la vie a longtemps été une suite d’échecs sans envergure et de traumatismes profonds. Incapable de garder ses boulots très longtemps en raison d’un caractère ingérable, longtemps considéré par lui-même et par les professionnels comme un écrivain raté, une longue partie de sa vie s’est faite sans gloire ni panache.
Durant la Seconde Guerre Mondiale, il s’engage dans l’armée américaine et est capturé par les Allemands fin 44. L’année où sa mère se suicide, d’ailleurs… Prisonnier, il assistera, et survivra, au bombardement de la ville de Dresde, une expérience qui le traumatisera à vie, et qu’il revisitera à plusieurs reprises dans son oeuvre.
Il ne connaît le succès littéraire qu’à la fin des années 60, et finira par être considéré comme l’un des auteurs américains les plus importants du XXème siècle. Il meurt en 2007 des suites d’un accident domestique.
Voilà pour la biographie façon Wikipédia.

   Et maintenant, « God Bless You, Mr. Rosewater ».
A peine plus de 200 pages pour raconter l’histoire de la famille Rosewater, une tribu d’ultra-riches à qui l’opportunisme et l’absence de scrupules ont tout offert, et qui sont, au milieu du XXème siècle, à la tête d’une fortune familiale de plusieurs centaines de millions de dollars. Des dollars qu’ils semblent principalement utiliser pour en gagner d’autres, se payer des cocktails et des bateaux, et ne rien branler de la journée. La belle vie, quoi.
   Problème : Eliot, le dernier des Rosewater, actuellement à la tête de ladite fortune familiale, a tout du dingo illuminé. Sans que personne ne sache trop pourquoi, il s’est retiré dans un trou paumé peuplé de bouseux idiots, à qui il dispense conseils crétins et chèques en blanc toute la journée, sans se soucier d’autre chose que de son nouveau rôle de gourou local.
Un jeune avocat va y voir une occasion de se faire de la thune, et tenter de faire internet Eliot pour lui retirer la gestion de la fortune des Rosewater.

   Et on va s’arrêter là pour le résumé factuel, parce que l’histoire proprement dite de ce roman est assez courte à raconter, et ce serait dommage que je vous la dévoile entièrement dans un article de blog. Vous lirez le reste vous-même.
Par contre, je voudrais quand même vous parler vite fait du propos de fond du livre, et de la forme qui l’accompagne.
Tout d’abord, « God Bless You, Mr. Rosewater » est un livre comique. J’ai ri en le lisant, beaucoup et souvent. Tous les personnages sont des crétins touchants, et l’écriture de Vonnegut a ce génie de transformer n’importe quelle phrase en vanne potentielle, le tout sans jeux de mots ni gags. Tout est dans ce qu’il choisit de raconter, dans sa manière de le faire, dans son choix d’adverbes, dans le rythme de ses phrases… Bref, le mec sait écrire, et il sait aussi faire rire. Genou à terre, tête baissée, gros respect pour cet enfoiré.

   Et ensuite (surtout ?), ce roman est une charge d’une agressivité surprenante contre le capitalisme, les ultra-riches et les dominants quels qu’ils soient. Une charge à la limite du « mais putain, quand est-ce qu’ils vont crever, tous ? Y a pas des chasses-neige qui traînent ? »
Le tout, cependant, sans manichéisme, sans glorifier les pauvres, qui sont ici aussi stupides et touchants que les riches… Mais qui sont par contre largement moins nocifs pour le monde.
Sérieusement, étant donnés l’ambiance de notre époque, toutes ces conneries sur le pouvoir d’achat, la centralisation de tout et tout le monde, le fait que les riches sont de plus en plus riches et les pauvres peut-être de moins en moins pauvres mais de plus en plus nombreux, ce roman, qui a cinquante ans mais aurait pu être écrit aujourd’hui, fait beaucoup de bien. Il réconforte, murmure à notre oreille qu’il n’y a peut-être pas grand espoir, mais que ça n’empêche pas de s’amuser un peu.

   Et il y a encore une troisième dimension au livre, une dimension qui se révèle dans sa dernière partie… Parce que ouais, c’est aussi un roman qui parle de dépression, de traumatisme, de l’envie de mort qui sommeille en nous. Tuer, se tuer… A la fois vouloir et redouter les flammes de la fin du monde.
Sans trop de surprise, le bombardement de Dresde est ici à nouveau évoqué. Et la scène est terrifiante. Nous sommes une étrange et dangereuse espèce, composée d’étranges et dangereux individus. Mais parfois, brièvement, peut-être par accident, nous faisons ce qui doit être fait. C’est rare, mais ça arrive, et ça justifie peut-être tout le reste. Vonnegut l’a compris, et a le talent pour nous le dire. A ce titre, la fin du roman est à la fois naïve et sublime, improbable et parfaite. Tu verras. Tu chialeras.

   Donc, t’as compris, article de merde pour livre grandiose. Le premier est désormais terminé, alors tu peux courir te procurer le second (traduit en français aux éditions Gallmeister).
Je terminerai par un extrait, qui n’est ni le meilleur passage du livre ni son plus représentatif, mais qui a l’immense qualité d’être le seul que j’ai sur mon ordi. Et puis, quand même, il est pas mal du tout. Ca parle des auteurs de science-fiction.
A plus, les gens.

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« Je vous aime, mes salauds, avait déclaré Eliot à Milford. Je ne lis plus que vous. Vous êtes les seuls à oser parler des changements réellement formidables de notre époque, les seuls à être suffisamment fous pour réaliser que la vie est un voyage spatial, et pas des plus courts, d’ailleurs – un voyage qui durera des milliards d’années. Vous êtes les seuls à avoir les tripes de vous soucier réellement de l’avenir, à constater réellement ce que nous font les machines, ce que nous font les guerres, ce que nous font les villes, ce que nous font les grandes idées trop simples, ce que nous font les gigantesques malentendus, erreurs, accidents et catastrophes. Vous êtes les seuls à être suffisamment givrés pour vous tourmenter sur l’infini du temps et de l’espace, sur des mystères qui ne mourront jamais, sur le fait que nous sommes là en train de déterminer si le voyage spatial du prochain milliard d’années nous conduira au Ciel ou en Enfer ».
Eliot avoua par la suite que les auteurs de science-fiction écrivaient comme des pieds, mais il ajouta que c’était sans importance. Il déclara qu’ils n’en étaient pas moins des poètes, puisqu’ils étaient plus sensibles aux changements importants que quiconque savait écrire. « Ras-le-bol des peignes-culs talentueux qui font de la dentelle sur la moindre petite expérience de la moindre petite vie, alors que les vrais sujets sont les galaxies, les éons, et les milliers de milliards d’âmes qui n’ont pas encore vu le jour ».

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