Cora : « Moodiest Baby »

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14 décembre 2013 par Vincent

Moodiest1

   Cora c’est une fille de Clermont-Ferrand que j’ai rencontrée au hasard d’internet, grâce à sa participation à la chorale annuelle du blog Records Are Better Than People, y a quelques années.
Elle a un chat assez gros, un lapin, des tatouages, et des cheveux de différentes couleurs. Aussi, elle participe à l’émission de radion Bored To Death (émission qui se double de temps en temps d’un zine collectif) et elle tient un blog qui s’appelle Cheesie Panties. Elle est vraiment cool et une fois j’ai squatté chez elle et on a beaucoup bu et au final elle s’est endormie pendant qu’on regardait « Lars And The Real Girl », un excellent film avec Ryan Gosling que j’ai découvert ce soir-là.
Ah, et puis, ouais, dernier truc que je sais sur elle : y a quelques temps elle a passé un mois de sa vie dans un hôpital psychiatrique. Comme patiente. C’est ce mois en question qui est raconté dans « Moodiest Baby », son premier zine solo.
Enfile ta camisole et fous-toi un entonnoir sur la tête, on va chez les dingos.

   C’est toujours le flippe total, ce genre de trucs, non ? Se dire qu’on a envie de sortir quelque chose de super intime tout en sachant que, forcément, des gens qu’on connaît vont tomber dessus et apprendre des trucs pas forcément très propres sur nous. C’est une pulsion difficile à justifier, peut-être simplement une envie de crier ou une simple manifestation de vanité. J’en sais rien.
Mais dans mon cas, je ne connais pas assez bien Cora pour que la lecture de ce zine puisse me mettre mal-à-l’aise d’une manière trop personnelle. Cette fille et moi avons certes pas mal discuté sur internet, mais nous ne faisons pas partie de la vie l’un de l’autre. La distance que j’ai ainsi avec ce zine m’a permis, je pense, de le lire objectivement, pour ce qu’il est en lui-même sans prendre en compte ce qui me lie à son auteur.
Et ce que ce zine est, en lui-même, c’est une petite tuerie à couverture couleur layette.

   Ecrit de manière neutre, presque clinique, « Moodiest Baby » raconte donc le mois que Cora a passé dans un hôpital psychiatrique, avec un quotidien contrôlé en permanence par le personnel, des droits pour le moins réduits, et l’interdiction, dans un premier temps, de prendre contact avec ses proches. Tout y est décrit avec précision, que ce soit les symptômes de Cora, le règlement intérieur de l’établissement, les médicaments, le calvaire administratif qui accompagne tout ça, les activités quotidiennes ou surtout les autres patients, qui vont et viennent dans les couloirs de l’hôpital et du zine sans parvenir à s’y fixer plus d’une après-midi ou d’un paragraphe.
La seule chose qui reste hors de portée de notre lecture voyeuriste, c’est la raison précise pour laquelle quelqu’un s’est dit, lorsque Cora s’est ramenée aux urgences après un malaise, que ce qu’il lui fallait, à cette fille, c’était un mois de HP. Pendant tout le récit, jamais on ne comprendra réellement. La fille qui écrit ce zine ne donne pas l’impression d’être folle, jamais. Un peu secouée, un peu instable, comme elle le dit elle-même, mais pas folle, jamais, même de loin. Et pourtant, un mois d’hôpital psychiatrique dans sa gueule. Avec lit à entraves et interdiction de sortie, histoire de rendre la blague plus drôle.
Cette incompréhension, cette vieille blague du fou qui crie « JE NE SUIS PAS FOU ! » est le premier truc qui fascine à la lecture de ce zine. L’impression que n’importe qui aurait pu se retrouver dans le cas de Cora, s’il s’était rongé les ongles devant la mauvaise personne ou s’il avait un peu trop chahuté lors d’une soirée arrosée. D’ailleurs, les suscités autres pensionnaires de l’hôpital sont également intéressants. Toujours maintenus à distance respectueuse, observés mais rarement explorés par Cora, ils semblent eux aussi passer leurs journées à hésiter entre se vanter de l’acte de folie qui les a amenés là, et se poser la question du « pourquoi moi ?! ». D’une certaine façon, j’adorerais que « Moodiest Baby » s’accompagne d’une dizaine d’autres zines, tous écrits par les patients évoqués par Cora, histoire que chacun donne sa version de cette prison qui ne dit pas son nom.
Bon, par contre, je doute qu’ils soient aussi bien écrits que celui-ci.

   Parce que c’est le deuxième truc qui marque : l’écriture de Cora. Phrases courtes, très descriptives, qui réussissent le tour de force de ne jamais larmoyer ni se lancer dans de grandes envolées psychologisantes. Vu le sujet, le risque clignotait pourtant en rouge sur tous les écrans de contrôle. Mais non. Si Cora se sert clairement du zine pour porter un nouveau regard sur elle-même, le lecteur qui ne la connaît pas, lui, aura surtout devant les yeux un incroyable document sur la vie quotidienne d’un hôpital psychiatrique, un témoignage de première main dont l’auteur ne cherche jamais à faire des pas de danse littéraires, mais se contente de poser sur papier ce qu’elle a à raconter. Droit au but, jusqu’à en être presque froid par moment. Une probable nécessité, lorsqu’on a décidé de s’ouvrir le bide pour faire voir ses entrailles à tout le monde.
L’entreprise demandait du courage, Cora en a eu, et l’a même enrobé de talent.

   Ce n’est pas un roman, pas une nouvelle, et il n’y a pas vraiment de fin à tout ça, juste des demi-réponses qu’elle trouve sur le chemin et des demi-questions qui sont toujours là à la dernière page. C’est un truc réel, quoi, sans grands moments cinématographiques ni dialogues mémorables. Il n’y a pas de leçon claire à tirer de tout ça. Comme dans la vie, en somme.

   A l’arrière de la couverture, Cora a écrit « Je devais sûrement imaginer mon hospitalisation très poétique pour y tenir un journal ». Comme pour s’excuser par avance d’avoir fait ça, d’avoir écrit ce qu’elle avait vécu, de s’être dit que ça valait le coup d’être raconté.
Pour ma part, excuses non acceptées car inutiles. Que vous connaissiez cette fille ou non, ce zine bute.
Pour vérifier ça par vous-même, il ne vous reste qu’à contacter Cora par le biais de son blog. Peut-être que ça vous mettra mal à l’aise, ou que ça vous effrayera, mais en tout cas, je doute que le tour de grand huit que constitue cette lecture ne vous fascine pas.

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