Ruby Throat : « O’ Doubt O’ Stars »

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19 juillet 2012 par Vincent

   Tout le monde en fait des tonnes sur internet, le piratage, les pauvres musiciens qui ne peuvent plus se payer des piscines en or, ou au contraire la révolution en marche qui met à mal la carnassière industrie du disque…
En fait, j’ai un peu l’impression que tout ça c’est des conneries. Tout est comme avant. Y’a les grosses merdes qui vendent des millions de disques, les grosses merdes qui sont reléguées à quelques vues sur Youtube avant de lâcher l’affaire et de retourner servir des hamburgers, les mecs qui butent et qui parviennent à vivre de leur musique, et les mecs qui butent, qui n’en vivent pas, et qui s’en battent les couilles.
L’industrie du disque et ses soldats ont appris à vendre différemment, et ils peuvent bien chialer tant qu’ils veulent, en vérité ils continuent à très bien s’en sortir. Youtube a remplacé M6 Music, Facebook a remplacé les fan-clubs, bitTorrent a remplacé les graveurs de cd, et iTunes la Fnac. Valéry Zeitoun et les autres tocards peuvent bien continuer à chialer et proposer des lois pour dépecer vivant quiconque sera pris en train de pirater, le changement a été consommé, et désormais presque tout le monde s’est adapté.

   Là où cette adaptation est la plus intéressante, je trouve, c’est chez les petits groupes, les mecs à la carrière discrète pour lesquels chaque disque vendu peut désormais faire la différence. Les plus cons se contentent de serrer les dents et de rappeler au monde que pirater, c’est à peu près aussi grave que violer un enfant. Les autres, en revanche, ont fait de cet état de fait l’occasion de se montrer créatifs, d’offrir plus qu’un disque à leurs auditeurs. C’est par exemple le cas de Jonah Matranga ou Billy The Kid, qui tous les deux ont multiplié les projets chelous faisant de chacun de leurs disques un projet spécial et unique.
C’est aussi le cas, dans une certaine mesure, de KatieJane Garside.

   Garside s’est faite connaître au début des années 90 en étant de manière éphémère la chanteuse du groupe Daisy Chainsaw. Espèce de fée anglaise anorexique et défoncée au crack mal coupé, cette fille a marqué à l’époque grâce à un jeu de scène délirant, assez proche de ce qu’a pu faire également Jessicka, sans l’esthétique gothique. Elle sortira un seul album avec Daisy Chainsaw (le très bon « Eleventeen« ), avant de tracer et de laisser le groupe tomber dans l’oubli malgré une carrière qui a un peu continué sans elle.
Puis là, gros blanc de genre dix ans. Personne ne sait trop où KatieJane a passé le reste des années 90. Les rumeurs parlent de séjours en HP, de tentatives de suicide, de retraites mystiques dans le désert Mojave et d’enlèvement extraterrestres. La dame se complaît à ne pas trop lever le voile sur cette période.

   Retour sur le champ de bataille musical en 2000, avec un nouveau groupe, Queen Adreena, formé en compagnie de Crispin Gray, le guitariste de Daisy Chainsaw.
Si « Eleventeen » reste encore un album sympa de rock vénère et rugueux, et si je conçoie sans souci qu’à l’époque il a dû faire son petit effet, il n’en reste pas moins qu’il a vieilli, et qu’aujourd’hui, outre l’aspect « archive » du truc, il n’a plus énormement d’intérêt. C’est une toute autre histoire avec Queen Adreena.
Le premier album de ce nouveau groupe, « Taxidermy« , donnait dans un mélange chelou, parfois assez dérangeant, entre des espèces de comptines d’outremonde, chantonnées par la voix d’éternelle gamine droguée de Garside, et quelques rares élans, agressifs façon pain dans ta face, tirant le tout vers le versant metal du rock.
Le mix de ces deux facettes était encore un peu instable et mal maîtrisé, mais les bases étaient là.
   C’est avec leurs deuxième et troisième albums (l’immortel « Drink Me » et le presque tout aussi bon « The Butcher & The Butterfly« ) que Queen Adreena est devenu un monstre musical, un rouleau compresseur à la frappe assez inédite. L’identité du groupe repose presque entièrement sur KatieJane, dont les hurlements glaireux dansent avec les fredonnements puérils, et dont l’univers mental ne cesse, à mesure qu’il se dévoile, de mettre un peu plus mal l’auditeur. Les thèmes, cryptés, visitent l’enfance, la sexualité, les fantasmes de violence… Ambiance joie et féerie.
Queen Adreena a ensuite sorti deux autres disques, et le groupe existe encore aujourd’hui… Du moins en théorie, puisqu’ils n’ont absolument rien sorti depuis genre quatre/cinq ans. Ce qui n’est pas si grave que ça, pour deux raisons :
1) sur leurs deux derniers disques, « Ride a Cock Horse » et « Djinn« , la magie s’était un peu envolée, privant les chansons de mélodie et d’énergie, et rendant le tout assez indigeste, plus proche de l’enregistrement de répète que de l’album réfléchi.
2) KatieJane Garside continue, toute seule comme une grande, à sortir des disques.

   Et là, bim, transition de bâtard, retour à mon intro sur internet et les artistes indés.
Désormais, Garside sort ses disques sous le nom de Ruby Throat. Le troisième album de ce duo, qu’elle forme avec Chris Whittingham (j’ai pas réussi à comprendre si c’était ou non son mec), s’appelle « O’ Doubt O’ Stars« , et est sorti en mars dernier.
Avec Ruby Throat, KatieJane a toujours soigné le contenant autant que le contenu. Je me souviens de son premier album, « The Ventriloquist« , reçu par la poste alors que j’habitais encore chez mes parents. La pochette est en cuir, le livret en papier calque sur lequel les paroles ont été écrites directement au stylo, et des fleurs séchées avaient été glissées dans l’enveloppe par KatieJane elle-même, dont l’adresse perso était celle de l’expéditeur.
Je kiffe ça. Imaginer les artistes que j’aime assis dans leur cuisine, à 23 heures, en train de préparer cinquante enveloppes A4 qu’ils vont envoyer eux-mêmes, partout dans le monde, à leurs fans. Internet et la crise du disque ont dégagé les poseurs et les intermédiaires. Ne restent plus que les merdes marketées à coups de millions et les guerriers capables de faire ça. De s’asseoir dans cette cuisine à 23 heures, avec le carnet de timbres à côté de la main.

   « O’ Doubt O’ Stars » est présenté de manière un peu moins ouf, mais tout de même sympa. Livret super épais, papier qui donne envie d’être touché, et énorme ruban noir en guise de reliure.
C’est bien sûr une édition limitée, mais il en reste visiblement encore quelques-uns, si ça vous tente.
Le disque a été enregistré sur la péniche sur laquelle Garside habite désormais, et qui a récemment été brisée par une tempête, à en croire l’un des derniers mails envoyés à sa mailing-list. Musicalement, les 12 chansons ici contenues tiennent plutôt de la ballade acoustique, parfois légèrement bruitiste, mais toujours calme et reposée. La fureur puérile et jouissive de Queen Adreena a disparu, pas besoin de faire semblant.
De fait, l’amateur de rock juvénile que je suis peine à y trouver son compte. On est plus proche de Nick Drake au féminin que d’un groupe de riot grrls, quoi. Ceci dit, à mon avis ça peut carrément faire chavirer un auditeur plus posé que moi, qui se reconnaîtrait dans ce type de son. Ca sent la très bonne came, en fait. C’est juste que c’est pas exactement de ça que je sniffe, en temps normal.
Après, c’est quand même typiquement le genre de disque que j’aime me foutre quand je rentre chez moi vers 19H, en hiver. Je suis crevé mais sans avoir envie de dormir, dehors il fait déjà nuit et les immeubles de ma banlieue parisienne font des étoiles merdiques sur le ciel sale et noir. Tu fermes la porte de ta chambre, tu t’allonges en regardant le plafond, tu te fous cet album, et t’en fais la bande-son de réflexions pas super joyeuses.
Sérieusement, je suis sûr que ça fait le taf. Dès que l’hiver revient, je teste.
En attendant, voici deux vidéos pour que vous testiez Madame Garside. La première illustre « Stone Dress« , le premier titre de « O’ Doubt O’ Stars« , et la seconde c’est le clip de « Pretty Like Drugs« , le tube génial de Queen Adreena.
A plus !

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Une réflexion sur “Ruby Throat : « O’ Doubt O’ Stars »

  1. Jeff dit :

    J’ai appris plein de truc sur Queen Adreena et j’ai un nouveau truc à ecouter, tu sers pas que à rien.

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